Aristote (384 à 322 avant J.-C.) est un philosophe grec de l’antiquité et, probablement, l’un des  des penseurs les plus influents du monde.

Aristote a son laisser-passer sur le site du fait de son influence immense sur la sur la pensée et la représentation du monde et plus globalement sur toute la littérature qui l’a suivi (ce qui fait beaucoup). Sa pensée sur la poétique, la rhétorique, la tragédie a changé la manière d’écrire de la plupart des auteurs que vous retrouverez sur ce site. Le moyen-âge en entier aurait été différent sans Aristote. On retrouve le retrouve par ailleurs en tant que référence dans des romans aussi divers que Le Nom de la Rose ou Le monde des Ā.

Edition de référence :

Etant peu versé en philosophie, je n’ai pas d’avis sur la question et attends avec intérêt vos commentaires.

Dans l’attente, notez que :

  • La Pléiade [par défaut]

…a édité les Oeuvres d’Aristote en 2014.

Le volume contient Ethiques, Politique, Rhétorique, Poétiques et Métaphysique.

C’est un travail d’équipe (la pensée d’Aristote est-elle plus malaisée à confier à un maître d’oeuvre unique que, par exemple, le théâtre d’Euripide ou l’Enquête d’Hérodote ?)

69 €.

Lecture(s) ou ressource(s) recommandables

Etant donné l’ampleur du sujet, je suis sûr que vous serez pressé de conseiller des lectures passionnantes !

A vous de jouer maintenant !

Pour mémoire, l’édition citée est suivie de la mention [par défaut] qui apparaît s’il n’y a pas encore eu de discussion sur le sujet.

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  • de ce qu’il représente pour vous
  • des livres ou autres sources très recommandables pour comprendre l’auteur / l’oeuvre / son influence
43 réponses
  1. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Il est malheureusement hors de question de tenter de brosser un portrait de la tradition textuelle du Corpus aristotelicum. Trop vaste est cet ensemble, trop diversifiées et complexes ses destinées posthumes, l’exploration des manuscrits primaires n’a toujours pas été menée à son terme pour un ensemble aussi célèbre que la Métaphysique, et il existe une tradition syriaque et arabe dont en découvre depuis une génération seulement à quel point elle requiert une prise en charge fondée sur une enquête personnelle directe au lieu d’un recours ponctuel aux éditions d’orientalistes, quand elles existent, dont se contentaient les meilleurs éditeurs du XXe siècle. Je me bornerai donc à donner quelques indications sur les principales ressources dont dispose le lecteur francophone, telles du moins que je les ai pratiquées.

    Plusieurs générations d’étudiants ont découvert Aristote dans les nombreuses traductions annotées données chez Vrin par Jules Tricot. Il fut de mode de dauber sur ce bon helléniste doublement coupable aux yeux de beaucoup d’universitaires d’avoir été un non-professionnel pétri de thomisme (il fit carrière à la SNCF) ; s’il s’est rendu coupable de nombreuses négligences ponctuelles, si la doctrine de son auteur tend à ne pas ressortir toujours très clairement de ses versions aisées mais souvent exposées au reproche d’être paraphrastiques, soit qu’il s’éloigne beaucoup de l’original, dont il n’a jamais prétendu procurer le calque français selon l’esprit de ce que les Anglais appellent des « cribs », soit que ce travailleur forcené n’a pas toujours pris le temps de tout bien digérer des ressources savantes disponibles sur chaque traité dont il s’occupe, si enfin son français a vieilli, il faut lui rendre cette justice que ses traductions dispensent de consulter toutes les précédentes dans notre langue et ont encore bel air. L’excessive technicité, souvent d’origine scholastique, avec laquelle Tricot restitua le vocabulaire technique aristotélicien n’est rien comparée au véritable jargon que les hellénistes de notre époque infligent à Aristote sous prétexte de précision (deux exemples entre mille : bien que l’on ait peut-être raison de rendre désormais les substantifs οὐσία / ousia par « étance », ou « essence », plutôt que par « substance », et ὄν par « étant » de préférence à « être », le révisionnisme qui, pour τὸ τι ἦν εἶναι / to ti ên einai, substitue au traditionnel « quiddité », expliqué en note, l’encombrant « ce qu’était (et est) être » [Lambros Couloubaritsis, « Aristote, Sur la nature (Physique II) », Paris, Vrin, 1991, p. 154 et passim] ou qui fait remplacer « la fonction de l’homme » par le très opaque « l’office de l’homme » [Richard Dufour passim dans sa traduction Garnier-Flammarion de l’ « Ethique à Nicomaque »] pour τὸ ἔργον (τοῦ) ἀνθρώπου / to ergon (tou) anthrôpou », me semble absolument condamnable). Autant que possible, on consultera l’Aristote de Tricot dans les éditions avec commentaire et traduction révisée, parues en format in-octavo pour les « Politique », « Métaphysique », « Ethique à Nicomaque ».

    L’Aristote Budé est encore très incomplet. Les éditions les plus marquantes sont la « Politique » par Jean Aubonnet (1960-1989, 5 vol.), dont le texte grec n’a aucune indépendance, entre l’établissement très routinier, l’apparat critique mal rédigé et entièrement dérivatif, l’absence de conjectures personnelles et de collation des manuscrits, enfin la trop longue durée sur laquelle s’élabora l’édition (tout le grec était prêt dès le début des années 60 ; c’est la traduction et l’élaboration du très riche appareil de notices et de notes qui demanda trente ans) mais où l’on croule littéralement sous les informations de toutes sortes autour d’une version française belle, souple, fluide et assez fidèle ; le « Du ciel » par Paul Moraux (1965) et le « De l’âme » par Antonio Jannone pour le grec, Edmond Barbotin pour la traduction et la maigre annotation (1966), éditions pouvant être considérées comme les meilleures à ce jour pour leur traité respectif en raison de leur révision des manuscrits, de la pondération président à la constitution du texte et de la grande qualité de l’apparat, mais qui n’offrent vraiment pas les secours exégétiques sans lesquels on ne peut guère affronter ces oeuvres fascinantes et difficiles (Moraux, l’un des meilleurs aristotélisants de notre siècle et l’auteur d’une énorme histoire de l’aristotélisme en allemand, propose au moins une très riche introduction, où la section sur l’histoire du Corpus aristotelicum, pp. CXLVIII-CXC, a fait date) ; les « Topiques » par Jacques Brunschwig (1967-2007, 2 vol.), qui reposent sur une révision de la tradition manuscrite caractérisée, tout comme la traduction, par le tact et la maestria, mais restreignent le commentaire au minimum et ont le tort d’offrir nombre de disparates en raison du trop long délai séparant les deux tomes (l’introduction du tome II fait ce qu’elle peut pour compenser ces inconvénients) ; et les « Catégories » par Richard Bodéüs (2002, 2 vol.), qui constituent l’édition la plus ambitieuse et critiquement scrupuleuse parue à ce jour pour ce texte fondateur (introduction, texte, apparat critique, supplément critique et annotation sont de très haut niveau, non sans une érudition qu’il est permis de juger souvent gratuite dans le cadre de la C.U.F. ; la traduction, raboteuse et passablement rébarbative de par sa littéralité, a de quoi réfrigérer le lecteur non expert). Nombre de volumes, parmi les plus anciens, de l’Aristote Budé sont sans qualité spéciale : citons la Rhétorique par Médéric Dufour achevée par André Wartelle (1931-1938-1973, 3 vol.), qui n’apporte rien de nouveau tout en donnant une traduction d’une frigidité et d’une sécheresse extrêmes, ou la totalité du corpus biologique, édité et traduit a minima par Pierre Louis, ainsi que les « Météorologiques » (1982, 2 vol.) et les « Problèmes » deutéro-aristotéliques (1991-1994, 3 vol.). Il existe enfin trop de mauvaises éditions dans la collection Budé. Citons d’abord la « Poétique » par Jules Hardy (1923), ou la « Physique » par Henri Carteron (1926-1931, 2 vol., le second posthume achevé par Léon Robin), oeuvres hâtives auxquelles on se fiera à ses risques et périls, texte comme traduction ; la version de la « Physique » en particulier est exécrable, lointaine, inégale, infidèle et qui pis est régulièrement erronée. Les volumes signés par René Mugnier (« Parva Narturalia », 1953) et Charles Mugler, piètre helléniste qui se piqua de mathématiques et de science grecques, avec un succès très relatif (« De la génération et de la corruption », 1966), manifestent peu de compétences dans les domaines critiques et exégétiques ; il est dommage qu’un traité aussi crucial que le « De generatione », ait paru sans les aides à la lecture qu’il mérite (Mugler a mis au pillage la grande édition oxonienne commentée d’Harold H. Joachim [1922], par rapport à laquelle il incarne une régression de tous ordres). Enfin, la « Constitution d’Athènes » méritait mieux que le volume ancien, archaïque sur le plan de sa conception, et quasiment inutilisable d’Haussoulier et Georges Mathieu (1922). Le tome passable consacré à l’ « Economique » par B. A. Van Groningen et Wartelle (1968) tient en quelque sorte le milieu entre ces deux grandes catégories de Budés.

    Des traductions nouvelles avec introductions détaillées et les notes les plus indispensables, le cas échéant développées au point de constituer un commentaire succinct, se sont multipliées depuis vingt ans dans l’excellente collection Garnier-Flammarion. Je ne puis ici les jauger toutes ; en général, leurs standards techniques sont hauts et le rendu de qualité. Celles qui me semblent le moins réussies : les « Politiques » par Pierre Pellegrin (1990), qui reposent sur une exégèse aventurée de l’oeuvre tout en écrivant une langue dépourvue de tout charme (sont en revanche excellentes ses traductions annotées du corpus biologique parues dans la même série ; pour une version coulante et très moderne de la « Politique », je ne sais rien de meilleur que celle de P. Louis chez Hermann [Paris, 1996], établie sur le texte grec de Bekker, très peu différent de celui d’Aubonnet]) ; la « Rhétorique » par Pierre Chiron (2007), littérale et fidèle sans cesser d’être coulante, donc bien supérieure à celle de Dufour-Wartelle, mais au prix d’une approche critique au conservatisme de mauvais aloi ; enfin la « Métaphysique » par Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin (2008), excessivement littérale ainsi que marquée par une recrudescence assez extraordinaire de jargon.

    La grande traduction commentée de l’ « Ethique à Nicomaque » par René Antoine Gauthier et Jean-Yves Jolif (Louvain, Publications Universitaires de Louvain, 1958-1959, 1970², 3 vol.) me semble inférieure à sa réputation, avec son commentaire fourre-tout dont le caractère est trop uniment scolaire plutôt que scientifique (vol. 2-3 ; sous ce rapport, elle rappelle le travail de Georges Rodier sur le « De l’âme », Paris, Leroux, 1900, 2 vol.) et son français laborieux encombré de mots désuets et d’expressions insolites. Cette oeuvre est rendue encore plus difficile d’utilisation par le réarrangement du traité en fonction de critères chronologiques auquel ont procédé les traducteurs de leur propre autorité, sans réaliser que les critères sur lesquels ils se basaient étaient alors menacés d’obsolescence et le sont devenus tout à fait dans les années 70, au lieu de donner une version continue rythmée par les livres, les chapitres et la pagination de Bekker. Autant utiliser Tricot, quitte à confronter son annotation au commentaire belge (la traduction, ou plutôt la libre et créative paraphrase, de Jean Voilquin aux « Classiques Garnier », Paris, 1940, à laquelle le tirage de 1950 ajoute un texte grec en vis à vis avec lequel elle entretient des rapport très distants, n’a d’autre mérite que de se lire avec plaisir). Infiniment supérieure à Gauthier-Jolif, en dépit de ses dimensions beaucoup plus réduites, est la traduction annotée avec une forte introduction de l’ « Ethique à Eudème » confectionnée par Vianney Décarie, Paris, Vrin, 1978 ; elle demeure l’un des plus belles et solides entreprises d’explication aristotélicienne de l’après-guerre. On ne saurait en dire tant soit peu autant du fumeux, prétentieux et confus Michel Narcy et Barbara Cassin, « La décision du sens. Le livre Gamma de la Métaphysique d’Aristote. Introduction, texte, traduction et commentaire », Paris, Vrin, 1989 ; cf. http://urlz.fr/6t6x et http://urlz.fr/6t6E ainsi que J.-F. Nardelli, « Aristarchus Antibarbarus. Pseudologies mésopotamiennes, bibliques, classiques », Amsterdam, Hakkert, 2012, pp. 267-268.

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    • Domonkos Szenes
      Domonkos Szenes dit :

      Mes lectures d’Aristote commencent à être trop ancienne, la mémoire que j’en ai devient par trop incertaine, il est bien temps d’y revenir et l’aventure me tente. Je vais suivre vos conseils et aller voir, notamment, du côté des GF – du moins ceux que vous recommandez – qui ont l’avantage d’être financièrement abordables et pas les plus laids parmi les poches. J’hésite, oserais-je vous demander votre avis sur la récente Pléiade Aristote ? Vous l’avez certainement déjà donné chez Brumes, mais je ne m’en souviens plus ou bien je l’ai manqué… Et tant qu’à vous solliciter, si vous aviez un ou deux ouvrages à recommander, de préférence relativement actuel et facile à trouver, qui ouvrirait quelques portes aristotélicienne (je sais que la bibliographie sur le sujet est immense, mais justement…).

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      • Neo-Birt7
        Neo-Birt7 dit :

        Une évaluation détaillée du volume de la Pléiade devrait paraître dans un délai sans doute assez court. Pour répondre à votre requête la plus immédite, je recommanderais la synthèse accessible de R. Bodéus, « Aristote, une philosophie en quête de savoir », Paris, Vrin, 2002, 273 p., ainsi qu’ un très grand classique qui n’a pas trop mal vieilli, Joseph Moreau, « Aristote et son école », ibid., Presses Universitaires de France, 1962, 2e édition 1985, 326 p.. Ayant assimilé l’une ou l’autre de ces introductions, vous pourrez aller grappiller de la matière dans quelques thèses encore trouvables. Sur le plan de la philosophie première, cf. Pierre Aubenque, « Le problème de l’être chez Aristote », Paris, Presses Universitaires de France, 1962, 5e éd. 1983, 559 p., Rémi Brague, « Aristote et la question du monde. Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l’ontologie », ibid.,1988, réimpr. Paris, Cerf, 2009, et Marie-Hélène Gauthier-Muzellec, « L’âme dans la Métaphysique d’Aristote », Paris, Kimé, 1996, 438 p. (sur le problème fascinant de l’hylémorphisme). Pour la morale d’Aristote, voir Aubenque, « La prudence chez Aristote », Paris, Presses Universitaires de France, 1963, 3e éd. augmentée, 1993, 220 p., ou Pierre Métivier, « L’éthique dans le projet moral d’Aristote. Une philosophie du bien sur les modèles des arts et techniques », ibid., Cerf, 2000, 605 p. (révision d’une thèse de 1974). Le travail fouillé de Frédérique Woerther, « L’éthos aristotélicien. Genèse d’une notion rhétorique », Paris, Vrin, 2007, 368 p., permet d’enchaîner élégamment de la morale à la recherche des modalités du discours et des formes poétiques, domaine si énorme que je m’abstiendrai de toute suggestion bibliographique. Restent les sciences naturelles ; P. Pellegrin, « La classification des animaux chez Aristote. Statut de la biologie et unité de l’aristotélisme », Paris, Les Belles Lettres, 1982, 216 p., constitue l’ouvrage de base, avec pour repoussoir Simon Byl, « Recherches sur les grands traités biologiques d’Aristote. Sources écrites et préjugés », Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1980, 418 p. (l’un des ouvrages les plus excessifs, biaisés et manqués que j’ai jamais lus ; il est piquant de voir Aristote insulté à longueur de thèse par un cagot de critique aussi peu érudit qu’il a l’esprit digne du héros des blagues belges narrées par un Français – épais, plat et fat).

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        • Domonkos Szenes
          Domonkos Szenes dit :

          Je vous remercie (y compris pour votre dernière phrase, réjouissante).

          Il se trouve que je possède dans ma bibliothèque un ou deux ouvrages sur Aristote, qui ne sont pas le fruit de mes choix mais celui du hasard : je les ai trouvés, il y a quelques mois, chez mon petit bouquiniste de quartier, à prix dérisoire (4 à 5€), alors, l’occasion faisant le larron… L’un d’eux n’est autre que le Joseph Moreau que vous citez au début de votre commentaire, et qui m’a paru, à la lecture, assez facile d’abord et constituer une bonne introduction pour un béotien de mon espèce. Mais il ne me déplairait pas d’aller plus loin, si mes connexions neuronales le le permettent. L’autre, sur lequel je ne me suis pas encore penché vraiment, est « Introduction à la méthode d’Aristote » de Jean-Paul Dumont. Tout juste me suis-je avisé qu’il est un des contributeurs de la Pléiade « Présocratiques ». Avant de me lancer sur les pistes que vous avez indiquées, vaut-il la peine que je m’y mette ?

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          • Neo-Birt7
            Neo-Birt7 dit :

            Evitez Dumont ; c’était un honnête historien de la philosophie et un excellent connaisseur du Scepticisme, mais il a coordonné en dépit du bon sens les Présocratiques de la Pléiade – en réalité la version française, avec annotation inédite, du recueil allemand de référence, « Die Fragmente der Vorsokratiker », par Hermann Diels et Walther Kranz -, c’est un piètre philologue (songez qu’il traduit les hexamètres dactyliques en alexandrins !) et je ne lui fais guère confiance a priori pour tout ce qui sort de ses auteurs de prédilection, donc pour Aristote.

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          • Neo-Birt7
            Neo-Birt7 dit :

            Hélas, Sébastien ! Cette vieille traduction – elle est sortie pour la première fois en 1962 – d’une synthèse à l’élégante et très britannique concision (« The Philosophy of Aristotle », Londres, Oxford University Press, 1952, dans la collection non spécialisée ‘The Home University of Modern Knowledge’) ne devrait pas être réimprimée, moins encore lue ; en effet, l’original anglais en a été radicalement bouleversé et amélioré dans la seconde édition de 1970, de sorte que la version française correspond à un état de la pensée d’Allan répudié depuis longtemps.

            Répondre
          • Sébastien
            Sébastien dit :

            « On n’a pas lieu de craindre, au demeurant, que le traducteur ait pris, à l’égard de l’œuvre originale, des libertés qui risqueraient de compromettre l’exactitude de sa version : qu’il ait respecté de façon intégrale la pensée de son auteur, celui-ci nous en est lui-même garant puisqu’il s’est donné la peine de contrôler en son entier la fidélité de la présente traduction et qu’il approuve les aménagements et compléments apportés au texte par son interprète. » (Préface de A. Mansion à la première édition d’Aristote le philosophe)

            La préface du traducteur Ch. Lefèvre dit à peu près la même chose. C’est le droit d’un auteur de laisser au traducteur le soin d’aménager son œuvre en fonction du public auquel il s’adresse, du moment qu’il contrôle ce que fait son interprète et qu’il donne son accord. Cela n’enlève rien à l’intérêt de l’édition française de ce livre, même si elle diffère quelque peu de l’édition anglaise.

            Si on vous écoutait, la traduction grecque de la Bible (la Septante) serait bonne à jeter à la poubelle parce qu’elle ne respecte pas scrupuleusement l’original hébreu. C’est pourtant un chef d’œuvre inspiré.

            Répondre
          • Neo-Birt7
            Neo-Birt7 dit :

            Sébastien, je vous sens bien irritable… Relisez ce que j’ai écrit ; vous réagissez à la coda et non pas au message principal, où je faisais remarquer qu’il s’agit de la version française d’un état du livre peu ou prou renié par son auteur, puisque celui-ci a publié une seconde édition considérablement remaniée. Sur le fond, ce n’est pas le titre le plus recommandable pour aborder Aristote sans larmes ni technicité abstruse.

            Répondre
          • Sébastien
            Sébastien dit :

            « un état du livre peu ou prou renié par son auteur »

            Selon vous, une seconde édition d’un livre est une sorte de reniement de la première ? Curieuse conception. Je dirais plutôt que c’est un second état de l’œuvre, dans la mesure où l’auteur n’a pas renié expressément la version antérieure. Dans le cas qui nous concerne, on peut regretter que l’éditeur n’ait pas fait traduire à nouveau ce livre, en tenant compte de la deuxième édition. Néanmoins, cela n’invalide pas la traduction actuelle, puisque l’auteur lui a donné son accord.

            Est-ce qu’Andronicos de Rhodes est un faussaire parce qu’il a réuni un ensemble de textes d’Aristote sur la philosophie première et leur a donné le titre de Métaphysique ? Cela bien après la mort de l’auteur et sans son aval bien sûr.

            Répondre
          • Neo-Birt7
            Neo-Birt7 dit :

            Je ne vais pas perdre mon temps à argumenter contre vous pouce carré par pouce carré d’un terrain aussi minimal. Ecartant la comparaison avec l’édition d’Aristote par Andronicos, que je connais sans doute mieux que vous, tout comme la Septante (je faillis tantôt vous écraser sous le poids de quelques citations bien senties de Saint Jérôme à propos de l’Hebraïca ueritas dont les LXX ne se sont pas faits les truchements fidèles), rappelons que les chercheurs qui remanient substantiellement une monographie ou une édition demandent de manière tacite à leur public de ne plus tenir compte de la première. Si ce n’est là pas une manière de reniement, de quoi s’agit-il ? Dans le cas du livre d’Allan, vanter la traduction française à laquelle l’auteur apporta son assentiment lors même qu’elle reproduit un original anglais dépassé en seconde édition, ne manifeste pas un jugement bien affûté de votre part, Sébastien. Ne m’en veuillez pas de l’avoir dit sans ambages ; si c’est le cas, je vous en prie, contribuez plus substantiellement à cette page, qu’on juge un peu de vos connaissances. Je serai le premier à m’incliner devant un son de cloche informé.

            Répondre
          • Sébastien
            Sébastien dit :

            « lors même qu’elle reproduit un original anglais dépassé en seconde édition »

            Vous assénez une vérité, alors même que vous ne possédez ni l’édition anglaise, ni la traduction française de ce livre. C’est un comble. Si toutes les bibliographies dont vous nous faites l’honneur se mesurent à cette aune, on peut juger de votre crédibilité.

            Apprenez que la mention de copyright du livre que je signale se réfère à l’édition de 1970 de The philosophy of Aristotle (la seconde édition anglaise remaniée). En outre, la Note du traducteur précise :

            « The philosophy of Aristotle ayant vu le jour en 1952, le professeur Allan a bien voulu compléter et rédiger à nouveau divers passages de son exposé en fonction des récentes controverses relatives aux premiers écrits du Philosophe. Ainsi les additions et les compléments interviennent-ils surtout dans le texte du premier chapitre. Les autres retouches concernent l’éthique. »

            Il a bien été tenu compte des changements apportés par l’auteur entre les deux éditions, le traducteur y fait clairement allusion. Celui-ci précise en outre que l’édition originale ne comportant pas d’exposé sur la Poétique, celui-ci figure dans l’édition française avec l’approbation de Donald J. Allan. En fait, ce qui vous gêne dans cette édition, c’est qu’elle n’est pas d’une fidélité littérale vis-à-vis de l’édition anglaise. Mais tout le monde n’est pas aussi fétichiste que vous.

            Répondre
          • Neo-Birt7
            Neo-Birt7 dit :

            Je possède les deux éditions anglaises ainsi qu’un exemplaire original de la traduction française, alors ne prenez pas ce petit ton cassant avec moi, vous qui n’avez encore rien contribué de substantiel sur ce fil et dont la compétence a l’air de se borner au fait d’ergoter sans fin sur des trivialités au sujet d’un ouvrage sans ambitions savantes.

            Le copyright de la traduction date de 1962 ; j’aurais effectivement dû signaler que celle-ci ajoute diverses données absentes de l’édition anglaise de 1952 qu’a contribué Allan. Mais je ne vais pas me couvrir le front de cendres, puisque le Stagirite lui-même remarque combien « il est vain de rechercher la même rigueur dans toutes les discussions », τὸ γὰρ ἀκριβὲς οὐχ ὁμοίως ἐν ἅπασι τοῖς λόγοις ἐπιζητητέον (Ethique à Nicomaque, I. 1, 1094b13-14). « La philosophie d’Aristote » préfacée par Mansion ne constitue qu’une pierre d’attente anticipant l’édition anglaise remaniée de 1972 ; je maintiens donc que cette méchante version française a perdu beaucoup de sa valeur une fois sorti « The Philosophy of Aristotle » en seconde édition.

            Il est irritant de perdre autant de temps à propos d’un petit livre qui fut célèbre en son temps mais qui a été bien oublié depuis et peut-être pas tout à tort, sauf par les marchands de livres en quête d’un reprint pour se faire quelque argent. Quant à moi, je regrette que l’on n’ait pas plutôt traduit dans notre langue la synthèse tout ensemble monumentale et bien équilibrée d’Ingemar Düring « Aristoteles. Darstellung und Interpretation seines Denkens » (Heidelberg, Winter, 1966, reimpr. 2005, 675 p. gr. in-8°) ou les deux enquêtes de référence sur l’ontologie aristotélicienne (Heinz Happ, « Hyle. Studien zum aristotelischen Materie-Begriff », Berlin-New York, De Gruyter, 1971, 969 p. au même format ; Terence H. Irwin, « Aristotle’s Frist Principles », Oxford, Clarendon Press, 1988 et réimpr., 720 p. au même format). Des débutants y eussent trouvé de quoi s’éclairer, vu les qualités pédagogiques dont font montre ces trois maîtres-livres.

            Répondre
          • Domonkos Szenes
            Domonkos Szenes dit :

            Ma foi, ce débat aura du moins conduit Neobirt7 a apporter de nouveaux éléments d’information, toujours bons à prendre.

            Je suis allé voir sur différents sites les recensions de l’ouvrage incriminé (« Donald J. Allan, Aristote le Philosophe. Ouvrage mis à jour et traduit de l’anglais par Ch. Lefèvre. Préface par A. Mansion ; Dhondt Urbain ; Revue Philosophique de Louvain Année 1962 68 pp. 695-696, par exemple) : il est vrai que les plus anciennes, contemporaines de la traduction française, fort logiquement ne parlent pas de la seconde édition anglaise, car elles sont antérieures à celle-ci ; ce qui est plus ennuyeux, c’est que les commentaires de ces dernières années, se contentent de piocher dans les premières recensions, à la façon de perroquets. Et, surtout, en continuant fallacieusement de présenter comme une sorte de version définitive et indépassable, une édition vieille de plus de cinquante ans et qui a été rendue obsolète (comment dire autrement ?) par une nouvelle édition, largement remaniée par l’auteur originel !

            Sans me prononcer au fonds sur la valeur intrinsèque de cette version, ni sur ce qu’elle a pu représenter et apporter lors de sa première parution, cela ne m’invite pas à m’en porter acquéreur. Je ne veux pas encourager la fainéantise et le refus du risque des éditeurs français qui se contentent de réimprimer un texte recouvert de poussière (même noble), plutôt que de donner une traduction du dernier état du travail de Donald J. Allan. Ce point ne me paraît pas contestable.

            J’ajoute un détail terre-à-terre, mais, s’il y a des amateurs autant les prévenir : le lien indiqué par Sébastien conduit à Amazon qui propose deux exemplaires de l’édition de Poche, à des prix scandaleux (plus de 20 € pour l’un, plus de 30 € pour l’autre), alors qu’on trouve cette édition sur d’autres sites de ventes en ligne à des prix normaux (entre 5 € et 10 €).

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  2. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    L’Aristote Pléiade, dont le premier tome sorti en 2014 rassemble les Ethiques à Nicomaque et à Eudème, la Politique, la Constitution d’Athènes, la Rhétorique, la Poétique ainsi que, par un ajout déconcertant, la Métaphysique, est une très vieille commande qui connut moult vicissitudes avant d’aboutir sous la direction du québécois Richard Bodéüs. La ‘Note sur la présente édition’, p. XXXIX, nous apprend seulement que ses pilotes furent l’historien des idées Jean Pépin (1924-2005) et l’aristotélisant belge Christian Rutten (1931-2005) ; la commande manqua bien de capoter, puisque la traduction, presque vierge de notes et qui ne prend même pas la peine de signaler quelle édition grecque elle a utilisé, de l’Histoire des Animaux par Janine Bertier qui était destinée à la Pléiade, parut en 1994 dans la collection Folio-Essais. Le fait qu’à une seule exception près (le français Philippe Gauthier, 1935-2013) les collaborateurs du tome I sont non seulement tous belges mais enseignent ou se rattachent à l’université de Liège inscrit avec éclat le début de l’entreprise dans un certain esprit de clocher qui ne laisse pas d’interloquer. En effet, hormis Bodéüs lui-même et Annick Stevens, redoutable spécialiste de l’ontologie du Stagirite, aucun des traducteurs n’est un vrai aristotélisant : Pierre Somville doctora sur la Poétique mais ne s’est pas spécialisé sur le Stagirite ; des trois femmes de l’équipe, l’une, Marie-Paule Loicq-Berger, est historienne et l’autre, Louise Rodrigue, plutôt une spécialiste de Platon, toutes les deux ne s’étant guère fait remarquer par leurs publications ; il en va de même a fortiori pour Auguste Francotte, qui tient de l’inconnue algébrique hors des cénacles liégois ; Gauthier, lui, fut un éminent expert en histoire politique et institutionnelle, André Motte un historien des idées au sens large, quoique pas du tout du calibre de Pépin (il est symptomatique que son travail le plus abouti reste la révision de sa thèse sur les prairies et jardins dans la pensée grecque), et son auxiliaire Vinciane Pirenne-Delforge, auteure des notes à sa traduction de la Rhétorique, un maître ès religion grecque archaïque et classique. Il est permis de concevoir quelque inquiétude pour la compétence de cette édition devant un assemblage aussi hétéroclite. Comme le laissait attendre l’évolution récente de la Pléiade, les prolégomènes sont réduits à la portion congrue (l’introduction, par Bodéüs, est magistrale mais restreinte : 26 p. seulement, IX-XXXV), mais l’éditeur a autorisé 400 p. de Notices et de notes. Les bibliographies, à une exception près, manifestent un niveau de science très honorable, ce qui était bien la moindre des choses s’agissant d’un auteur aussi profond, difficile et surabondamment commenté.

    La traduction et le commentaire de l’Ethique à Nicomaque (texte : pp. 3-259 ; notes : pp. 1229-1292) reproduisent, avec des révisions minimes pour la première, assez importantes pour le second, notablement allégé, le bon travail de Bodéüs en Garnier-Flammarion, 2004 ; la version de l’Ethique à Eudème (texte : pp. 263-374 ; notes : pp. 1292-1319) est entièrement nouvelle et due au même savant — je ne la trouve pas en réel progrès sur le travail brillant de V. Décarie, dont le seul défaut tient dans sa date. L’édition exploitée est l’Oxford Classical Text de R. Walzer et J. Mingay (1991) pour l’Ethique à Eudème, la vieille Teubnérienne de Susemihl revue par Apelt (1912) pour celle à Nicomaque ; cette dernière préférence ne m’agrée pas, car la qualité du texte grec y est moindre que dans l’Oxford Classical Text du grand aristotélisant Ingram Bywater (1894 ; l’attaque très violente contre cette édition chez Gauthier-Jolif, I, pp. 307-309, ignore la différence fondamentale qui existe entre le report des variantes dans l’apparat et le choix de celles-ci ou de conjectures dont témoigne le texte). Susemihl ayant déjà été utilisé par Tricot et Gauthier-Jolif, on mesure le suivisme de Bodéüs. Il est regrettable que celui-ci consacre une Notice commune (pp. 1203-1223) à ces deux traités substantiels ; cela ne pouvait qu’aboutir à un balisage en diagonale de la morale aristotélicienne plutôt qu’à la présentation affinée des œuvres en question. On aurait préféré une Notice cursive, de type minor, pour l’Ethique à Nicomaque, avec renvoi à l’introduction du volume GF comme publication maior, afin de laisser la place à une esquisse fouillée de l’Ethique à Eudème. La traduction elle-même est d’excellent aloi, nettement plus précise que celles de Tricot et même de Gauthier-Jolif, encore que l’aisance du style reste en-deçà de l’Ethique à Nicomaque posthume par Jean Defradas, jolie mais ne reposant pas sur un travail philologique solide (édition Marc Defradas et Françoise Defradas-Colmez, avec préface et quelques notes de Roger Arnalddez, Paris, Presses Pocket, 1992) ; j’aurais personnellement préféré que Bodéüs consente à revenir sur son refus du mainstream anglo-saxon reflété aussi chez Gauthier-Jolif selon lequel éthique et politique seraient séparées chez Aristote, car cette position très distinctive colore de manière qui me semble nocive et est en tout cas dangereuse pour le lecteur de bonne foi, le rendu d’un certain nombre de passages de l’Ethique à Nicomaque. Une traduction plus neutre assortie de commentaires exégétiques s’allongeant un peu pour signifier quand une question doctrinale d’assez grandes conséquences affleure sous tel ou tel passage, représentait sans contestation le choix le plus déontologique pour l’utilisateur de tout venant auquel la Pléiade s’adresse par principe. Je recommande donc de se servir de Bodéüs avec circonspection.

    La Politique (texte : pp. 377-628 ; notice : pp. 1320-1352 ; notes : pp. 1353-1405) est l’œuvre de Francotte, pour les livres II-III, VI, et Lecoiq-Berger, pour les livres I, IV, VIII, sur la base de la traduction inédite de I-IV réalisée par Rutten ; le texte grec exploité vient de l’Oxford Classical Text de sir David Ross (1957), d’édition sans doute standard mais qu’on ne saurait sans imprudence qualifier d’’excellente’ (sic, p. 1348), quitte à lui préférer quelquefois le texte d’Aubonnet, compte tenu des défauts techniques manifestes dans les éditions confectionnées sur ses vieux jours par cet immense spécialiste d’Aristote (Martha Nussbaum, dans eadem et A. Oksenberg Rorty (edd.), « Essays on Aristotle’s De Anima », Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 2). Le type de travail à six mains que constitue la traduction Pléiade de la Politique m’inspire une défiance d’autant plus prononcée que chacune des notes étant signée, on constate donc que les trois hellénistes, rejoints par un quatrième larron sur les matières musicologiques, semblent souvent annoter une version qui n’est pas la leur d’après la division des tâches annoncées. J’aurais tendance à préférer une traduction signée d’un seul et unique helléniste bon connaisseur du grec aristotélicien, comme celles d’Aubonnet ou de P. Louis ; mais la notice est instructive et les notes procurent notablement plus d’aide que ce que P. Pellegrin a cru bon de procurer dans son Garnier Flammarion, dont la traduction précise mais sèche ne se lit pas tellement mieux que celle de Tricot.

    La Constitution d’Athènes (texte : pp. 631-694, avec appendice documentaire, 695-698 ; notice : pp. 1406-1413 ; notes : pp. 1414-1429) revient à Gauthier. La note sur le texte, p. 1413, nous apprend qu’il termina sa traduction en 1981, antérieurement à la Teubnérienne de Mortimer Chambers (1986) que ses qualités ont imposée comme l’édition de référence ; Gauthier révisa ensuite sa copie jusqu’en 2006 en fonction de cette édition et de l’immense commentaire oxonien de Rhodes (1981). Après sa mort, D. Rousset s’est chargé d’une ultime mise au point. Un travail conçu dans ces conditions et rapetassé sur une période de plus de trente ans soulève des questions préjudicielles de qualité philologique, quelle que soit l’éminence de la science de son auteur. Or la dernière traduction française de la Constitution d’Athènes remonte à 1931 (la Budé) et connaît un moins grand nombre de papyrus que n’en utilise Chambers – son remplacement aurait dû refléter l’état de la science de notre époque, au lieu de ressembler à un manteau d’Arlequin intemporel où le spécialiste peut discerner les traces des sutures et autres ravaudages. Notice et annotation courent la poste d’une manière assez déplaisante pour qui ne s’y entend pas tant soit peu en matières institutionnelles, et j’ai noté plusieurs erreurs assez lourdes dans le rendu des élégies de Solon citées comme pièces d’archives par le pseudo-Aristote (la paternité du Stagirite n’est pas acquise sur ce traité), où l’on trouve la preuve soit que Gauthier n’a guère compulsé les travaux spécialisés sur ce poète soit qu’en lui le philologue classique vaut plutôt moins que l’historien. Je crois honnêtement que le lecteur de la Pléiade méritait mieux que cette traduction un peu rébarbative qu’il n’est pas toujours possible de ramener au texte grec de Chambers.

    La Rhétorique (texte : pp. 701-914 ; notice : pp. 1429-1454 ; notes : pp. 1459-1500) est traduite et présentée par Motte, annotée par Pirenne-Delforge. La contribution de cette dernière ne présente strictement aucune indépendance, dans la mesure où il ne fait pas de doute qu’elle a pillé sans jamais reconnaître ses dettes le commentaire anglais de W. Grimaldi (New York, Fordham University Press, 1980-1988) pour les livres I-II et l’annotation copieuse mise par A. Wartelle à son édition Budé du livre III. Je laisse l’utilisateur du présent site juge de ce procédé. La traduction Motte, quant à elle, déçoit tant pour son utilisation du texte grec de la Budé de Dufour-Wartelle, quasiment dépourvue de qualités, de préférence à l’édition reposant sur la révision complète de la tradition manuscrite et sur un effort poussé de critique conjecturale qu’a donnée Rudolf Kassel en 1976, que pour sa passivité envers les interprétations Budé (Motte a en effet refusé de confronter systématiquement sa version avec celle, très scrupuleuse, de P. Chiron en Garnier-Flammarion, elle aussi fondée sur Dufour-Wartelle ; Chiron l’a tout au plus confirmé dans son a priori hyperconservateur). Les justifications données au rejet du texte de Kassel n’en sont pas : Motte, qui, à la différence de Kassel, n’est ni un philologue ni un éditeur de textes, moins encore un aristotélisant, et aurait donc dû se défier de son jugement textuel, se comporte en critique aussi effarouché par la hardiesse de l’édition berlinoise que l’éditeur notoirement frileux qu’est Chiron (dont les volumes Budé du pseudo Démétrios de Phalère et de la Rhétorique à Alexandre refusent par méthode de remonter plus haut que l’archétype de nos manuscrits médiévaux, y compris lorsqu’il y a toute apparence que celui-ci nous met en mains des leçons corrompues. Les quelques notes où Motte argumente contre Kassel m’ont donné envie de rire jaune, tant il y multiplie les paralogismes. Bref, une traduction superficiellement attractive dans le moule de celle Garnier de Jean Voilquin mais médiocre, qui doit trop et de trop près à la version Budé dont elle représente peu ou prou le palimpseste, et qui fait reculer l’interprétation de trois bons quarts de siècles ; les erreurs de Dufour(-Wartelle) ne sont même pas rectifiées avec constance, faute sans nul doute d’avoir été aperçues par Motte.

    La Poétique (texte : pp. 877-914 ; notice : pp. 1500-1519 ; notes : pp. 1520-1531) revient à Somville d’après l’Oxford Classical Text de Kassel (1964), à deux conjectures personnelles près ; la première s’imposait mais ne lui appartient pas du tout puisqu’elle a été faite par Suckow en 1855 (Bywater, Butcher, Rostagni, Taran-Gutas l’adoptent), tandis que la seconde est un pis-aller peu distingué. Tout cela ne donne pas une idée trop flatteuse de la philologie de Somville. Sa version manifeste de bonnes qualités de fidélité couplées avec une enviable aisance de style. Il est d’autant plus dommageable que l’auteur n’ait rien appris ou presque depuis sa dissertation sur ce traité publiée en 1975 (la bibliographie exégétique procurée après sa notice ne compte que 15 titres !), notamment à propos de la mimésis, qu’il commente de manière disproportionnée dans sa notice sans même connaître la mise au point pourtant classique de Stephen Halliwell (« Aristotle’s Poetics », Londres, Duckworth, 1986, réimpr. augmentée, Londres, Duckworth / Chicago, University of Chicago Press, 1998, pp. 184-200, 350-356). En tout état de cause, le lecteur de Somville n’a pas tant droit à une traduction plus ou moins impartiale qu’à une exégèse personnelle, voire idiosyncratique, dans la confection de laquelle n’est entrée aucune confrontation sérieuse et systématique avec les six ou sept traductions commentées anglaises et allemandes considérées par le mainstream des véritables spécialistes comme les plus rigoureuses. Somville s’est ainsi arrangé pour ignorer celles anglaises par Richard Janko (Indianapolis, Hackett, 1987 : capital) et Halliwell (dans la Loeb [1999] ou en édition séparée : Londres, Duckworth / Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1987), l’énorme traduction commentée allemande d’Arbogast Schmitt dans la collection ‘Aristoteles. Werke in Deutscher Übersetzung’ (Berlin, Akademie Verlag, 2008, 827 p.), et l’édition reposant sur la réappropriation de la tradition grecque et arabe par Leonardo Táran et Dimitri Gutas (« Aristotle Poetics. Editio Maior of the Greek Text with Historical Introductions and Philological Commentaries », Leyde-Boston, Brill, 2012), alors pourtant que Somville cite la réimpression de 2012 d’un vieil ouvrage ou mentionne dans une note à la notice un tome des Comédies de Shakespeare en Pléiade (2013). Pour le travail philologique encore à faire sur la Poétique même après Táran-Gutas, on verra ce qu’écrit Janko (http://urlz.fr/6uNI). On préférera la traduction très aporétique mais honnête de Jean Lallot et Roselyne Dupont-Roc aux Editions du Seuil, 1980.

    La Métaphysique, enfin, est l’œuvre de Stevens (texte : pp. 917-1199 ; notice : pp. 1531-1540 ; notes : pp. 1545-1602). Sauf divergences tranchées au cas par cas, avec justification éventuelle dans l’annotation, cette traduction repose sur le consensus des deux éditions de référence : l’ « Aristoteles’ Metaphysics » de Ross, avec introduction monographique et commentaire fondamental (Oxford, 1924, 2 vol.), et l’Oxford Classical Text de Werner Jaeger (1957), le premier qui exploita les leçons grecques reconstruites d’après les lemmes cités en traduction au carré dans le grand commentaire arabe d’Averroès, cf. la Note sur le texte, p. 1540. Il s’agit là de la politique la plus recommandable sur ce texte difficile qui est loin de nous avoir livré tous ses mystères textuels, notamment du côté arabe (si impressionnante soit-elle pour le profane, l’édition Bouyges d’Averroès utilisée par Jaeger ne mérite que peu de confiance, le savant jésuite ayant appliqué des principes critiques très contestables, en particulier une fidélité toute passive à son manuscrit préféré au mépris de la lisibilité et de la grammaire basique, qui s’accommode de conjectures occasionnelles, toutes sans exception irrationnelles et / ou de très mauvaise qualité). Un véritable évènement éditorial, tant il est vrai que les versions intégrales de la Métaphysique ont été rares dans notre langue, la traduction Stevens représente, à mon sens, la partie la plus solide de cette Pléiade : le sens y est étudié notablement mieux que chez Tricot, sans exclure une vigueur nerveuse ne manquant pas d’élégance, tandis que l’annotation très dense mais jamais obscure, au lieu d’expliciter des points que tout utilisateur d’un dictionnaire des antiquités ou de Wikipedia est à même de lever par lui-même, comme font trop de traducteurs dans ce volume, s’allonge souvent en ébauche de commentaire doctrinal là où l’original par sa compression ou son langage technique était loisible d’égarer des débutants. Le seul point négatif tient dans la notice, beaucoup trop compressée ; le lecteur qui n’aurait qu’elle pour viatique n’y trouvera pas la présentation indispensable de cette gerbe de traités de philosophie première confondus sous le titre de Métaphysique. La bibliographie qui suit, développée et sagace, rend plus déplorable cette minimisation.

    Un jugement d’ensemble sur ce premier volume aristotélique de la Pléiade ne saurait être que prématuré. J’en risquerai cependant un. Lancé il y a trop longtemps et mené à terme par un grand savant qui ne pouvait contraindre des auteurs plus âgés que lui à mettre en œuvre les critères scientifiques très exigeants auquel l’aristotélisme savant se prête volontiers, le projet nous a valu une collection plutôt médiocre de traductions hétéroclites faites par des débutants plus ou moins qualifiés d’il y a quarante ans et qui n’ont été tenues au courant des avancées récentes qu’avec parcimonie. Pour la plupart de ces versions, le progrès par rapport aux rendus existants n’est guère sensible ; seules la Métaphysique et, dans une large mesure, la Constitution d’Athènes, justifient par leur nouveauté l’achat du volume. Le lecteur honnête homme, lui, trouvera dans cet Aristote une vulgarisation suffisante à des besoins basiques. Ce n’est pas si mal, surtout si l’on compare le Platon proprement illisible de Robin, jamais révisé en 75 ans ; mais le volume de la Pléiade consacré aux Epicuriens se situe à un niveau technique bien supérieur à ce qui a valu pour cet Aristote extrêmement tardif. En me plaçant au strict point de vue utilitaire d’une balance entre la technicité, la vulgarisation et la déontologie, j’avoue avoir été déçu.

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    • Neo-Birt7
      Neo-Birt7 dit :

      Je n’ai pas mentionné, dans mon balisage des ressources disponibles hors Pléiade, ce qui constitue sans doute aucun l’édition-traduction la plus savante, novatrice et sophistiquée d’un traité aristotélicien dans la Collection Budé : Marwan Rashed (le fils de l’éminent historien des mathématiques grecques et arabes Roshdi Rashed), « Aristote. De la génération et de la corruption », Paris, Les Belles Lettres, 2005, CCLV + 279 p. Il s’agit d’un travail aussi approfondi au plan doctrinal (l’introduction étudie sur presque deux cents pages la philosophie sous-tendant ce traité, et les Notes complémentaires proposent un commentaire détaillé du texte grec qui renouvelle de fond en comble celui de Joachim) que remarquable sur les plans critique et codicologique. Rashed, qui a doctoré à l’Université de Hambourg sur la tradition grecque et arabe de ce traité auprès des meilleurs experts en fait de manuscrits d’Aristote (« Die Überlieferungsgeschichte der aristotelischen Schrift De generatione et corruptione », Wiesbaden, Reichert, 2011, 394 p. et de nombreuses reproductions de pages manuscrites), propose tout simplement la vision la plus rigoureuse des filières par lesquelles nous est parvenu un morceau donné d’Aristote ; il conviendrait que chaque oeuvre du Corpus aristotelicum suscite des recherches diplomatiques, historiques et ecdotiques similaires, afin de fonder tant sur une information systématique que sur une critique exhaustive le texte grec avec son apparat critique et sa traduction. Le progrès textuel accompli est considérable par rapport aux précédentes éditions (Joachim, surtout Mugler), Rashed ayant recouvré un certain nombre de bonnes leçons, adoptant des conjectures en général intéressantes à la place de leçons transmises mais peu satisfaisantes, ou proposant diverses émendations personnelles. Il va de soi que sa traduction supplante pour de bon toutes les précédentes, établies sur des constitutions textuelles désormais périmées ; en outre, elle ne manque pas de panache, ce qui repose du style de Tricot. Le Rashed n’est pourtant pas de lecture facile ; je ne suis le recommander au lectorat diversifié de ce site. Voilà pourquoi j’ai préféré réserver sa mention pour une occasion spéciale.

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  3. DraaK fut là
    DraaK fut là dit :

    Cher Domonkos,

    Pour tout dire, je voulais reprendre gentiment Sébastien en proposant un lien provenant d’une librairie traditionnelle (Ombres blanche à Toulouse, en l’occurrence)… Mais le livre y est noté comme épuisé. J’ai dû me rabattre en silence et honteux sur Amazon et si les exemplaires d’occasion y sont si chers, c’est parce que je me suis empressé de commander le seul exemplaire disponible à prix raisonnable. (De la même manière, j’ai pu me procurer « Euripide et Athènes » conseillé par Neo-birt7 à 30 €, vraiment une affaire. Ceux qui voudraient encore l’obtenir ne devraient pas traîner : les prix des exemplaires suivants montent en flèche, de mémoire 78 €, puis 200 €).

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    • Domonkos Szenes
      Domonkos Szenes dit :

      Désolé vous contredire, Draak, mais si vous tapez Donald J Allan sur Priceminister… après avoir d’abord obtenu… Donald Trump !… puis insisté et précisé « Aristote »… vous trouvez deux exemplaires dans Livre de Poche à 5,33 € et 9,23 € (plus 3,19 € de port) notés « état comme neuf » et « très bon état »… plus, trois exemplaires de l’édition « Nauwelaert, Louvain » (je ne sais pas ce que c’est), entre 4,29 € et 9,99 € (plus 4,19 € de port), ce qui, dans le pire des cas nous met encore loin de 30 ou 78 €… il n’y a pas qu’amazon dans la vie… encore pardon, respect et sympathie, très cher Draak.

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      • DraaK fut là
        DraaK fut là dit :

        Ah ! C’est vrai que je n’ai pas le réflexe Priceminister. Je déniche mes occasions sur Abebooks ou eBay ; Amazon n’est sollicité que lors des urgences compulsives (à ce propos, j’ai reçu aujourd’hui l’Aristote qui fait tant polémique ; j’en donnerai prochainement un avis de pur et crasse amateur).
        Amicalement.

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        • DraaK fut là
          DraaK fut là dit :

          (Abebooks qui me sollicite à l’instant avec la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps ; avec du Marc Levy inside… A ajouter sur propagerlefeu.fr ? Avec « La Enéide » de Virgile, et un peu de Dan Brown, aussi. Bon, il y a quand même Proust, Céline, Homère et Flaubert : la lutte n’est pas totalement perdue.)

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      • Neo-Birt7
        Neo-Birt7 dit :

        L’édition de Louvain est l’originale, tout simplement. Lors qu’un livre n’a pas fait l’objet d’additions ou de révisions dans les réimpressions subséquentes et que nulle réputation d’un premier tirage bourré d’erreurs de composition ou de bourdons d’imprimerie s’y attache, il vaut toujours mieux essayer de se procurer une copie originale ; en général, la typographie y présente le maximum de netteté.

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  4. Restif
    Restif dit :

    En tout cas, j’ai eu le plaisir de l’avoir comme professeur (sur Les grenouilles d’Aristophane)et c’était un délice, l’homme étant avide de faire comprendre et plus qu’apte à le faire, brillant est le moins qu’on en puisse dire. Puis il est d’une rare courtoisie et de plus fort drôle. Comme de plus il m’a dit des choses très gentilles à l’occasion notamment d’un exposé, je ne puis qu’être ravi de lire ce que vous en dites ici. Réellement, c’est quelqu’un de simple et de plein d’humour. Et passionnant, l’écouter sur le théâtre grec état un plaisir de gourmet. Que j’ai eu raison de prendre cette option! Ah, merci pour cette recension passionnante.
    Ps Il y a eu une édition des œuvres complètes d’Aristote chez Flammarion non? Difficile à manier…

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  5. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    L’énorme Aristote in-8° relié chez Flammarion et qui coûte le prix d’une Pléïade reprend les traductions de la collection Garnier-Flammarion sans notices ni notes mais assorties d’un introduction nouvelle. Je possède pas personnellement ce volume, ayant acquis les éditions séparées au fur et à mesure de leur parution, mais je l’ai compulsé ; il présente l’avantage d’offrir la totalité du Corpus aristotelicum, y compris les fragments (non parus séparément), dans un encombrement minimal et avec une mise en pages plus agréable que dans le format poche original. C’est en ce sens un complément intéressant aux Oeuvres I de chez Gallimard ; mais la lecture, même cursive, d’Aristote présente tellement d’embûches que l’absence d’appareil scientifique se fait sentir très fort.

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  6. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Quelques notules, maintenant, sur divers volumes récents en ma possession.

    Pierre Pellegrin, « Aristote. Histoire des animaux », Paris, Garnier-Flammarion, 2017.
    Intéressante introduction, traduction assortie des notes de bas de page les plus indispensables (à mon avis, beaucoup trop peu), bibliographie et très bref index.La traduction manifeste les qualités de précision et de sécheresse typiques de ce redoutable connaisseur de la biologie aristotélicienne, sans toutefois rien de l’aisance coulante de la version Pierre Louis dans la collection Budé ni de la facilité de la version Janine Bertier en Folio. Le volume est à manier avec précautions, en raison de ce qui me semble bien être un parti-pris antiphilologique : la soixantaine de pages de présentation possède un caractère idiosyncratique très marqué, le traducteur laisse ignorer l’édition grecque sur laquelle il s’est basé et il ne daigne même pas mentionner dans sa bibliographie la dernière version française antérieure à la sienne, celle de Bertier.

    Bernard Sichère, « Aristote. Métaphysique (Meta ta phusika) », Paris, Presses Pocket, ‘Agora’, 2017.
    A éviter. L’auteur avoue ingénument, en Nota bene à la fin de sa présentation, qu’il n’a pas travaillé en helléniste, moins encore en philologue soucieux de s’appuyer sur le texte grec le mieux établi possible, mais en professeur de philosophie soucieux en outre d’illustrer la portée heidegerienne de la philosophie première aristotélicienne : « en ce qui concerne l’établissement du texte, j’ai suivi plutôt l’édition allemande de Bekker (que Tricot connaît, même s’il choisit le plus souvent l’édition Christ), sans ignorer pour autant les autres, ainsi que les amendements ou commentaires de Bonitz, Jaeger ou Ross » (on remarquera le flou insigne de la terminologie).(…) J’en profite également pour dire ou redire qu’il me paraît inconcevable de proposer aujourd’hui une traduction d’Aristote qui prétende purement et simplement contourner sans même l’affronter la lecture radicalement novatrice d’Heidegger, même si cette dernière déplaît par bien des côtés au confort d’une certaine tradition académique » (traduire Aristote ou Parménide par le prisme du penseur de Fribourg-en-Brisgau revient à les coucher dans un lit de Procuste, nullement à les révéler tels qu’en eux-mêmes enfin ou à faire oeuvre de passeur ; on mesure ici combien le travail du traducteur peut être investi de fantasmagories où la science sérieuse et l’exégèse documentée ont peu de part). « A cet égard, j’espère modestement que le lecteur me saura gré de lui avoir fourni un premier indice de la manière dont il est possible de retraverser toute la sédimentation de la version » (de la tradition, bien plutôt !) « latine et scolastique (disons « thomiste », pour être clair) du texte aristotélicien afin de lui redonner, dans son grec premier et souvent âpre, du moins sa verdeur et sa bouleversante inventivité phénoménologique ». La traduction qui résulte de ces principes ainsi que les quelques notes à elles accrochées m’ont semblé d’une naïveté assez confondante, notamment dans leur dialogue presque obsessif avec Tricot. Caveat emptor !

    Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin, « Aristote. Métaphysique », Paris, Garnier Flammarion, 2008.
    Solide introduction, traduction munie de notes infrapaginales parfois assez développées, bibliographie et index. Sobre et sérieux, par deux aristotélisantes distinguées. La Note sur le texte traduit, pp. 61-64, signée de Duminil, a l’intelligence de reconsidérer l’histoire du texte et de défendre son choix de partir du grec de l’édition Ross amendé dans un sens, en général mais pas toujours, plus conservateur (suivent trois pages de modifications, une bonne centaine au total, dont une conjecture nouvelle, en Γ, 2, 10104 a 13). Je suggère de s’en servir pour contrôler la Métaphysique dans l’édition Pléiade, qui présente une approche textuelle moins indépendante ; comme version de départ, le travail de Duminil-Jaulin présente moult qualités.

    Pierre Thillet, « Aristote. De l’âme » Paris, Gallimard, ‘Folio-Essais’, 2005.
    Historien fort distingué de la philosophie grecque tardive, spécialiste d’Aristote et de son école à l’époque impériale (en particulier Alexandre d’Aphrodise, le plus grand de ses commentateurs grecs), par surcroît fin arabisant, l’auteur (1918-2015) apporte une expertise unique à l’exégèse du traité sans nul doute le plus mystérieux du Stagirite. La traduction, très fignolée, repose sur une exégèse approfondie de l’original grec ; elle réussit régulièrement à damer le pion à celle, beaucoup plus littérale, de Richard Bodéüs en Garnier-Flammarion que ses mérites ont imposée comme la vulgate savante et évoque, avec une précision supérieure, l’élégante traduction Budé d’E. Barbotin en face du texte de Jannone. La centaine de pages de notes ajourée par Thillet possède très souvent le caractère ponctuel et tout didactique d’éclaircissements élémentaires ; il ne s’agit donc pas d’un embryon de commentaire, et c’est très regrettable compte tenu de la personnalité scientifique de Thillet. Le lecteur de tout venant, par contre, y trouvera largement de quoi s’alimenter.

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    • Domonkos Szenes
      Domonkos Szenes dit :

      Merci derechef pour ces précisions et notamment ces notules « quintescentielles » qui ont de surcroît le mérite de nous diriger vers des éditions abordables du point de vue de la phynance… Je vais me faire une petite fiche listant les éditions recommandées par vous, qui me sera un viatique lors de mes pérégrinations (toujours exposées à mille dangers et erreurs) dans la jungle des librairies et autres bouquineries.

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  7. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Errata :

    terminologie).(…) J’en profite également] terminologie). « (…) J’en profite également

    Γ, 2, 10104 a 13] Γ, 2, 1004 a 13

    ajourée] ajoutée

    Répondre
  8. francis moury
    francis moury dit :

    Cher Néo-Birt7

    Deux questions :
    – au fond la meilleure introduction française à Aristote ne serait-elle pas, encore aujourd’hui, y compris sur le plan de la traduction, Félix Ravaisson, Essai sur la « Métaphysique » d’Aristote (1845) ? Je dis « y compris sur le plan de la traduction » car Ravaisson, s’il n’a pas traduit in extenso, cite souvent en grec et traduit en français nombres de passages, n’est-ce pas ? Cette question est un peu un plaidoyer pro domo et une publicité pour la recension que j’avais autrefois publiée sur Stalker-Dissection du cadavre de la littérature, de sa réédition en un seul volume aux éditions du Cerf, Paris 2007.
    Inutile de vous préciser que je suis opposé aux aberrations des traductions récentes, au renoncement à « substance », « être », « quiddité », etc. Ce sont des renoncements absurdes, inspirés en partie par une très mauvaise lecture de Heidegger (sans parler de sa traduction en français) qui s’y serait certainement le premier opposé si son fantôme en avait eu connaissance.

    – votre recension de la traduction Stevens de la « Métaphysique » d’Aristote m’a beaucoup intéressé à cause de votre double précision concernant ses deux sources philologiques principales qui seraient donc D. Ross et W. Jaeger. Mais Stevens tient-il compte (en notes ou dans ses commentaires) des critiques et corrections adressées à Ross et à Jaeger par Pierre Aubenque dans sa thèse monumentale de 1962 ? Ou bien autrement posée, si vous préférez, Stevens cite-t-il suffisamment Aubenque en notes et son nom se retrouve-t-il suffisamment dans l’index des noms ? Au fait j’ai l’impression que vous ne dites rien de l’index ou des index ? Il y en a un ou plusieurs, je suppose, à la fin de ce volume Pléiade ? Si oui, sont-ils bien faits, selon vous ?

    Bien cordialement
    FM

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    • Neo-Birt7
      Neo-Birt7 dit :

      Il n’y a malheureusement pas d’index d’aucune sorte dans l’Aristote de la Pléiade (non plus que dans le Virgile, l’Aristophane ou le Saint Augustin de la même collection ainsi que dans « Les Epicuriens » et les « Premiers écrits chrétiens »). Ce genre d’outil ne semble avoir été de mise que dans les grands massifs comme la Comédie humaine ou les Mémoires de Saint Simon (on en trouvait déjà un respectivement dans les anciennes éditions Bouteron ou Truc). La Pléiade peut justifier son abstention en la matière par sa vocation généraliste.

      Mme Stevens ne réserve pas un sort particulier à la thèse d’Aubenque dans son annotation (non plus qu’à Brague, « Aristote et la question du monde », qui pourtant renferme plusieurs importants morceaux de critique textuelle); en vérité, elle ne mentionne aucune référence secondaire, et va jusqu’à anonymiser les renvois, bien trop rares dans ses notes, aux Modernes, parlant « d’autres éditeurs » (les autres traductions ne font guère différemment). Seuls sont cités expressis verbis Ross et Jaeger, dont Mme Stevens soupèse les choix textuels dans le sens le plus conservateur possible, qui fait malheureusement consensus aujourd’hui.

      Le Ravaisson est un grand classique, splendidement écrit (voilà qui change du jargon des aristotélisants modernes, jungle aussi savantasse que farouche par contraste avec laquelle le français de Tricot apparaît d’une admirable lucidité); comme helléniste, j’ai toujours trouvé Ravaisson fort en-deçà de Cousin, éditeur valeureux de Proclus (entre autres), et de Bouillet, dont le splendide Plotin continue de faire de l’ombre à celui de Bréhier. Disons que son livre porte bien son âge, parce qu’il émane d’un vrai penseur se tenant en surplomb de son sujet et non pas d’un historien des idées qui, tel le buvard, recrache mécaniquement tout ce dont il s’est imprégné; l’aristotélisme a tant et tant changé 1846 depuis qu’il faut soit des prolégomènes informés de la philosophie analytique et de l’épistémologie la plus récente soit une très haute vulgarisation signée par un aristotélicien à l’autorité incontestée (nullement des touches à tout comme Luc Brisson ou Barbara Cassin) si un débutant souhaite pouvoir se hausser ensuite des études plus denses.

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  9. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Je voulais dire : les autres traductions au sein du même Aristote Pléiade.

    Lisez bien sûr, au §3 : « depuis 1846 »
    « aristotélisant »
    « se hausser ensuite à »

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  10. francis moury
    francis moury dit :

    Merci pour la diligente réactivité et sa coutumière précision.

    J’oubliais de vous remercier pour l’utilité de votre recension critique savoureuse de l’édition CUF d’Aristote et de celle de Vrin.

    Je note votre appréciation de la traduction Decarie pour L’Ethique à Eudème chez Vrin.

    Il y a un apparat Barbotin à son édition du De Anima mais il se trouve dans son volume paru chez Vrin sur la théorie de l’intellect chez Aristote et ses commentateurs, et dans quelques autres articles. Entre la traduction Barbotin du De Anima et celle de Tricot, je choisis Barbotin sans hésiter.

    De mon côté, je dois vous dire que je n’ai jamais apprécié les traductions de Tricot – elles sont littéralement illisibles – mais que j’apprécie leur riche et bel apparat critique : ce dernier compense relativement l’absence du texte puisque les notes citent souvent le texte grec, comparent certaines leçons, discutent les interprétations (anciennes, médiévales, modernes).

    Le drame français est que nous manquons encore d’une édition Budé du texte grec de la Métaphysique et de l’Organon : les Allemands et les Anglais les ont, pas nous. A qui la faute ? Aux Belles lettres ? Aux CUF ? Aux directeurs successifs de la série grecque depuis 1920 ? L’histoire de l’édition française d’Aristote le révélera un jour.

    Je vous trouve bien sévère avec la traduction Léon Robin & Joseph Moreau de Platon en Pléiade ? Robin sur le plan philosophique se discute et il se discute même aussi sur le plan de l’histoire de la philosophie mais du point de vue philologique, vous le tenez en si piètre estime ? Et Joseph Moreau aussi ?

    Enfin là c’est un vaste débat… et à la différence d’Aristote, nous disposons depuis environ 1965 d’un Platon complet en texte grec + traduction française, édité aux CUF.

    J’ai noté votre remarque critique sur l’édition Diels-Kranz des Fragments et aussi celle sur sa traduction dans le volume Pléiade des Présocratiques. A vous lire en détail là-dessus dans une prochaine fiche, avec le même plaisir.

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  11. francis moury
    francis moury dit :

    J’oubliais de signaler à ceux qui souhaitent une bonne introduction à la pensée d’Aristote qu’elle se trouve dans Emile Boutroux, Etudes d’histoire de la philosophie, éditions Félix Alcan, Paris circa 1925.

    Aristote n’a pas grand chose à voir avec l’épistémologie ni avec la philosophie analytique : ce sont des choses du vingtième siècle, pas du quatrième avant J.C. L’étudiant qui souhaite connaître l’état des études aristotéliciennes sur le plan philologique comme philosophique doit aujourd’hui lire Pierre Aubenque, Le Problème de l’être chez Aristote – Essai sur la problématique aristotélicienne, éd. P.U.F., Paris 1962 et rééditions successives. Il éclaire de sa lumière l’ensemble du corpus bien qu’il soit consacré d’abord à la Métaphysique.

    Ah : je retiens l’intéressante remarque sur la traduction de Plotin par Bouillet. Elle me fait penser à celle de François Chatelet sur les traductions de Hegel par Véra, tout aussi utile. Cela dit, en ce qui me concerne, Emile Bréhier demeure le maître insurpassé des études plotiniennes en France. J’écris cela d’autant plus librement que j’ai suivi les cours d’Aubenque sur Plotin à Paris-IV qui étaient évidemment remarquables.

    Cher Néo-Birt7 , j’oubliais de vous demander votre avis sur Mario Meunier traducteur ? Vous en avez sûrement un. Entre son BANQUET et celui de Léon Robin aux CUF, lequel préférez-vous ?

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  12. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Bon helléniste à l’ancienne, c’est-à-dire aimable humaniste et non professeur, encore moins universitaire, Mario Meunier traduisait différemment de ceux-ci, par goût ou curiosité plutôt que par compétence technique sur l’auteur et l’oeuvre dont il s’occupe. Plus cette dernière est technique, moins satisfaisante sur le plan philologique se montre sa version, et plus superficiel et faux l’appareil exégétique dont il l’entoure, fait de morceaux disjoints recueillis de-ci de-là sans maîtrise thématique approfondie : son De Iside et Osiride de Plutarque, où la préface est risible, la traduction bien trop lâche, et l’annotation ne se fait pas scrupule d’exploiter une documentation égyptologique périmée dont il ne daigne même pas citer le millésime pour les ouvrages modernes, ses Hymnes de Synésios, avec leurs prolégomènes flasques et leur commentaire très distant par rapport aux mots du poète plaqué sur une traduction réalisée de manière fort approximative d’après un texte grec choisi au hasard, exposent crûment les limites de sa science d’homme de lettres cultivé. Son activité s’étant principalement exercée sur des oeuvres confidentielles ou du moins à l’écart du mainstream des grands classiques, il faut admettre que Meunier, malgré ses insuffisantes, sert encore de passeur même pour des hellénistes confirmés. En tant qu’exégète des grands classiques, l’Iliade ou le Banquet, il présente encore quelque intérêt ; tant il est vrai qu’il montre toujours dégagé d’allures, écrit une langue en général ferme et fluide, atteint à la noblesse sans effort trop évident.

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  13. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Le Banquet de Robin sans hésiter ! Il est lourd, car proche du grec, jusqu’aux particules, mais toujours inventif et parfois même lyrique, là même où Meunier n’a nul éclairs ni fulgurances. La traduction Budé du début du Phèdre par Robin constitue, pour moi, une merveille.

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  14. zino
    zino dit :

    Bonjour cher Neobirt7
    Puisque vous dérivez vers Platon, je profite de cette excuse pour vous demander si vous avez à nous proposer une édition globale des Dialogues, à la fois précise dans la traduction, dotée d’un bon appareil critique ( cela va de soi…) et en même temps soucieuse de reproduire le naturel dialogal, qui fait ( paraît-il) le bonheur des hellenistes chevronnés, dont j’enrage évidemment, de ne pas faire partie.
    Au plaisir de vous lire, cher Neobirt7

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  15. Neo-Birt7
    Neo-Birt7 dit :

    Cher Zino, ce que vous demandez n’existe hélas dans aucune langue de moi connue. Le dernier Platon plus ou moins complet qui ne soit pas purement philologique, à la différence de l’Oxford Classical Text de John Burnet (1900-1907) ou de la monumentale édition critique, peu conservatrice, de Martin Schanz (1875-1887), donne le texte grec équipé d’une annotation perpétuelle de type grammatical sans exégèse doctrinale (« Platonis opera omnia. Recensuit, prolegomenis et commentariis illustravit Godofredus Stallbaum », Leipzig, Teubner, 1836-1861, 10 tomes en 22 vol.) ; il est naturellement très vieilli et désormais inadéquat. Un Platon traduit, présenté et annoté d’une manière comparable à l’Aristote dirigé par Bodéüs demanderait quelque chose comme trois Pléiades de taille moyenne, pour ne rien dire du patron fourni par les nouvelles éditions Garnier-Flammarion pilotées par Luc Brisson. L’intégrale que je puis vous recommander est le Platon des Classiques Garnier reproduit dans l’ancienne série Garnier-Flammarion, présenté et traduit par Emile Chambry (la République fut confiée à Robert Baccou) ; on y trouve la seule version française des Lois rivale de celle de Diès et Des Places en Budé. L’annotation se monte certes à peu de choses, mais les notices suffisent aux besoins courants et la grande qualité littéraire de la traduction, ainsi que son exactitude, tranchent avec le français si souvent torturé de Robin à la Pléiade ; je ne sais pas de rendu plus plaisant et solide tant pour les dialogues de jeunesse que pour les derniers traités platoniciens, transposés de manière si souvent lointaine ou approximative par Diès dans la collection Budé et dont a contrario les nouveaux Garnier Flammarion font une espèce de gloubi-boulga littéral peu digeste.

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  16. zino
    zino dit :

    Merci Neobirt7 pour vos – toujours – précieuses recommandations livresques.
    À moi donc, les joies de la chasse aux occasions.
    Platon, par l’importance de son influence dans la pensée occidentale, mériterait amplement une nouvelle édition Pléiade, en trois généreux volumes.

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