Jorge Luis Borges (1899 – 1986) est un auteur argentin. Ses essais et ses nouvelles le placent dans le panthéon des auteurs majeurs du XXe siècle.

Il est l’auteur, entre autre, des recueils de nouvelles :

  • Fictions (1944), recueil de nouvelles fantastiques (« philosophie-fiction ») ; c’est dans ce recueil que l’on trouve La Bilbliothèque de Babel ; Pierre Ménard, auteur du Quichotte.
  • L’Aleph (1949)
  • Le livre de sable (1975)

Edition de référence :

  • La Pléiade [par défaut]

…a édité les oeuvres complètes de Borges en deux volumes (2010).

Trad. de l’espagnol (Argentine) par Paul Bénichou (volume 1), Jean Pierre Bernès, Roger Caillois, René L.-F. Durand (volume 1),  Claude Esteban (volume 2), Laure Guille (volume 1),  Nestor Ibarra, Françoise Rosset, Sylvia Bénichou-Roubaud, et, pour le volume 1 : Claire Staub et Paul Verdevoye.

Édition de Jean Pierre Bernès. Préface de l’auteur.

(Roger Caillois étant celui qui a fait connaître Jorge Luis Borges en France)

69 € et 68 €

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Pour mémoire, l’édition citée est suivie de la mention [par défaut] qui apparaît s’il n’y a pas encore eu de discussion sur le sujet.

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  • de l’importance de l’auteur ou de l’oeuvre pour un lecteur contemporain
  • de ce qu’il représente pour vous
  • des livres ou autres sources très recommandables pour comprendre l’auteur / l’oeuvre / son influence
20 réponses
  1. Euphorion
    Euphorion dit :

    La Pléiade est bien entendu l’ouvrage de référence pour Borges car c’est une très bonne édition.
    Deux choses principales à dire :
    – l’intérêt de cette Pléiade est surtout qu’elle réunit des œuvres critiques de Borges. Borges n’est pas seulement un très grand écrivain, c’est aussi un immense lecteur, qui renouvelle l’approche critique d’un texte. À lire ses textes sur Kafka, Whitman, Flaubert, etc. Le tome 1, principalement, est intéressant car il reprend en plus d’Enquetes et Discussion, des chroniques tenues par Borges dans différents périodiques. On l’y voit parler de film, mais surtout de courtes notices et appréciations sur des écrivains (Lord Dunsany par exemple, que Borges aime alors qu’il n’aime pas Lovecraft, mais aussi Wells, Jules Romains, Edgar Lee Master, bien d’autres, et à chaque fois Borges parvient à être pertinent tant par son ton que sa mise en contexte général). Réellement ce volume 1 des OC de Borges est l’un des achats à mon avis indispensables de la collection. À noter aussi que le volume 2 contient aussi ces notes critiques (les Préfaces de Borges, notamment pour Whitman, Valéry, et Ray Bradbury aussi, très intéressant, il tacle au passage Lovecraft, l’une des seules erreurs d’appréciations de Borges) et vaut aussi pour la présence de La Mémoire de Shakespeare, les 4 derniers contes de Borges, qu’on ne trouve quasiment qu’en Pléiade, et qui valent vraiment le détour tant elles disent toute l’oeuvre de Borges, toutes ses manières.
    – seconde remarque, toute la majorité du corpus borgesien est contenu dedans dont ses poèmes et comme je l’ai dit ses œuvres critiques, mais il manque quand même quelques choses :
    Le livre des êtres imaginaires, écrit en collaboration mais vraiment du Borges. Édité par l’Imaginaire Gallimard
    Les chroniques de Busto Domecq, écrites avec Bioy Casarès, qu’on trouve en Pavillons Robert Laffont et anciennement en Points.
    Un Essai d’autobiographie qui figure dans un volume Folio de ses préfaces.
    Et globalement tous les entretiens de Borges, seul ou bien avec Sabato ou d’autres encore, qui valent le détour, encore une fois pour le jugement critique de Borges qui décidément était à mon avis un génie. La Pléiade, dans les volumes Gracq ou Cendrars, a déjà fait figuré les entretiens d’écrivains, elle aurait pu le faire aussi dans ce cas dans un troisième tome des OC de Borges, mais ce troisième tome n’arrivera jamais je pense.

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  2. Euphorion
    Euphorion dit :

    Ajout et précision au précédent commentaire : l’édition Pléiade est très bonne, j’indique juste d’autres œuvres qui ne figurent pas dans cette édition.
    – Une nouvelle de Borges éditée par Verdier, La Soeur d’Eloisa. Nouvelle inédite, je ne sais plus vraiment d’où elle vient, et elle ne figure pas dans la Pléiade.
    Pour ce qui du domaine critique :
    – Cours de littérature anglaise, édité par la librairie du 20e S au Seuil.
    – Essai sur les littératures médiévales germaniques, édité par Christian Bourgois
    – Dialogue avec Victoria Ocampo, édition Bartillat.
    – Dialogues I et II, édition Pocket.
    – Conversations à Buenos Aires, edition 10/18
    Je précise, c’est du Borges, pas de l’exégèse critique sur Borges. Ce sont les principaux ajouts que l’on peut faire pour approfondir sa connaissance de Borges à mon sens, lectures qui sont un complément à l’édition Pléiade. Il existe un grand nombre de livres d’entretiens avec Borges, ils ne sont pas ici tous recensés.

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    • Domonkos Szenes
      Domonkos Szenes dit :

      Je contemple depuis des mois, en salivant, le coffret Borges qui trône dans la vitrine intérieure Pléiade de mon libraire, un peu effrayé par le prix, mais bien certain que le jour où je cèderai à la tentation ne peut être lointain.

      Au fait, qu’auriez-vous à dire, l’un et l’autre, sur la première et la seconde édition de Borges en Pléiade, et sur la petite polémique qui l’a accompagnée ?

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      • Euphorion
        Euphorion dit :

        La non réédition des deux volumes Borges était dû à un veto de la veuve Borges, Maria Kodama qui refusait la réimpression, dit-on, pour une erreur dans la chronologie qui ne donnait pas la bonne date de sa rencontre avec Borges. Il n’y a pas, à ma connaissance, de changement entre les deux éditions de Borges dans la Pléiade, il me semble juste que le réimpression a corrigé le sujet du litige. Honnêtement ce n’est pas très intéressant d’un point de vue intellectuel, c’est davantage du fait divers à la petite semaine qui se répercute malheureusement sur un sujet plus important. Mais les veuves sont retorses en littérature; ainsi la veuve Calvino émigra-t-elle du Seuil à Gallimard, dit-on, dans la promesse d’une Pléiade qui n’est pas encore en projet, et fit ainsi pilonner les Calvino édités en Points.

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  3. Restif
    Restif dit :

    Excellent commentaire. Je possède le livre des êtres imaginaires et vraiment, c’est du Borges, et du meilleur. Pour Lovecraft, il existe quelque chose d’étrange chez Borges. Il déclare ne pas l’aimer mais lui dédie une nouvelle en hommage! Décidément il y a un humoriste chez Borges (il précise qu’il se sentit comme obsédé par l’écriture de cette nouvelle, qu’il se sentit comme obligé d’écrire ce très curieux pastiche – raté à mon sens- de Lovecraft. Mais avouez que c’est pour le moins baroque, étonnant, que Borges qui a dit tant de bien d’auteurs à qui jamais il n’a consacré une nouvelle ait fait ce geste pour Lovecraft qu’il déclare ne pas aimer.
    La nouvelle se trouve dans Fiction mais (« They are more things » je crois) incroyablement je ne retrouve pas mon volume. Décidément, il me faut ces Pléiades!
    PS Regrettez le texte des être imaginaires!

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    • Euphorion
      Euphorion dit :

      Cette nouvelle se trouve dans le livre des Sables.
      Effectivement le cas Lovecraft chez Borges est étrange. Mais avec toute l’affection que j’ai pour Borges qui figure dans mon Panthéon, comme Lovecraft, sur ce coup là on ne peut pas l’excuser Restif. Il n’aime pas l’oeuvre de Lovecraft, tout simplement; et sans doute d’ailleurs ne l’a-t-il pas lu dans son intégralité, cela je le pense même si je ne peux pas l’affirmer. C’est en célébrant Poe que Borges descend Lovecraft, en faisant de Bradbury un continuateur de Pie, alors que Lovecraft porte davantage la marque de Poe dans sa rhétorique narrative ( voir le début de The Thing on the doorstep, c’est une ouverture typique de Poe même s’il y a la patte Lovecraft qui est pour moi supérieur à Poe, trop maniéré mais moins efficace narrativement.) Je pense réellement que Borges n’aimait pas Lovecraft, et la nouvelle pastiche qu’il en fait n’est d’ailleurs pas la meilleure du corpus borgesien. Mais c’est l’un des seuls reproches que l’on peut faire au Borges critique, qui, comme Gracq, a des positions parfois assez tranchées. Borges déclare notamment préférer Paul Jean Toulet et les Contrerimes (il n’aime pas les romans de Toulet) à Baudelaire; position peu orthodoxe car Baudelaire est un monument à juste titre en France, mais qui permet de sortir des limbes Toulet – les Contrerimes sont un sommet. D’ailleurs Paul Jean Toulet a traduit The Great God Pan d’Arthur Machen – tout est lié, c’est une machination !

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  4. Restif
    Restif dit :

    Pardon, c’est dans « Le livre de sable » (et j’ai retrouvé Fiction). Voici ce qu’en dit Borges : « Le destin qui, dit-on, est imperméable ne me laissa pas en paix que je n’ai perpétré un conte posthume de Lovecraft, écrivain que j’ai toujours considéré, comme un pasticheur involontaire d’Edgard Allan Poe. J’ai fini par céder; mon lamentable fruit s’intitule « The(sic) are more things. »

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    • Domonkos Szenes
      Domonkos Szenes dit :

      Eh bien, mais il me semble que tout est parfaitement dit, par Borges lui-même, si on s’attache à chacun des mots, tous porteurs de sens, de ces deux phrases.

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      • Euphorion
        Euphorion dit :

        Non, tout n’est pas dit, Borges si immense soit-il se trompe en tenant Lovecraft comme un pasticheur involontaire de Poe. Je maintiens ce que j’ai dit, il ne devait avoir lu qu’un ou deux contes et certainement ne pas avoir une vision globale de la situation et de l’oeuvre de Lovecraft. Si quelques contes de Lovecraft sentent Poe, combien s’en démarquent et vont beaucoup plus loin tant du point de vue de la fiction que des mécanismes narratifs. Et que dire du cycle du rêve, l’immense et sans égal The Dream-Quest of the Unknown Kaddath? Comment ignorer ça ? D’ailleurs Poe ne lorgnait pas uniquement vers le fantastique, en tout cas beaucoup moins exclusivement que Lovecraft, et nombres des contes de Poe doivent être lus comme des pastiches de certains modes d’époque (cf toutes les nouvelles comme Comment écrire un article à la Blackwood). Poe a une importance véritable, et son influence sur Lovecraft indéniable puisqu’il le tenait avec Machen Dunsany et Blackwood comme une de ses influences majeurs, mais dans le détail je pense qu’on peut soutenir sérieusement que Poe a ouvert les sentiers d’une voie que Lovecraft a emprunté. Mais Lovecraft va beaucoup plus loin que Poe qui reste quand même cantonné dans le fantastique de son siècle. On ne peut sérieusement, après avoir lu l’intégralité des trois tome Bouquins de Lovecraft, tenir Lovecraft pour un pasticheur involontaire de Poe. Personnellement je pense que l’oeuvre horrifique de Lovecraft a la dette la plus grande envers Arthur Machen, davantage que Poe, Machen qui est vraiment le précurseur de Lovecraft dans des œuvres comme The White People ou The Great God Pan; Dunsany influe davantage sur le cycle du rêve et les nouvelles mineurs et attentistes qui les composent, mais Kaddath se démarque de Dunsany, c’est du pur Lovecraft mais dans une autre veine, c’est presque une forme de Divine Comédie si je me permettais le blasphème qu’une telle affirmation pourrait engendrer. Ce que dit le dédain de Borges envers Lovecraft c’est à mon avis déjà une méconnaissance, et si pn n’accepte pas cette thèse à propos de Borges qui fut quand même un grand lecteur, une forme de rivalité entre ce qui est l’autre grand nom du fantastique de ce siècle. Lovecraft par l’ampleur de sa fiction est sans pareille, et son importance grandit d’ailleurs de plus en plus aujourd’hui à mesure qu’il gagne de la légitimité et de la visibilité par les traductions de François Bon mais aussi une prochaine nouvelle édition des editions Mnemos, opération un peu commerciale tout de même. Donc Lovecraft est des grands créateurs d’imaginaire du 20eme; et Borges à côté, écrivain d’un fantastique métaphysique, d’un fantastique intellectuel et quasi philosophique ou autotélique, représente aussi une part non négligeable de la littérature fantastique du 20eme, non du point de vue de l’imaginaire, car il ne crée pas de mythologie ou d cosmogonie comme Lovecraft ou Tolkien, mais d’un point de vue théorique et formelle. Le fantastique métaphysique borgesien est unique en son genre, je pense.

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        • Domonkos Szenes
          Domonkos Szenes dit :

          Ne nous y trompons pas, je n’ai pas dit que je partageai l’opinion de Borgès, ni que je lui « donnais raison », je faisais simplement remarquer que dans ces deux phrases Borges donne ses propres raisons à son mépris pour Lovecraft, en même temps qu’il laisse entendre qu’une voix impérieuse (« le destin » ?) lui commandait de produire un texte lovecraftien (je goûte simplement le paradoxe sans chercher à l’expliquer), tout en avouant in fine qu’il n’en résulte qu’un « lamentable fruit » (Borgès, dans ce cas précis, ne serait-il qu’un « pasticheur involontaire » de Lovecraft ?). Donc, en deux phrases, tout est dit (et, bien sûr, on peut gloser là-dessus et en tirer deux forts volumes, comme il convient à toute glose).

          Il se trouve que je révère Borges, que je révère également Lovecraft et que je n’en révère pas moins Poe (je ne vais pas lui reprocher d’avoir été de son temps, lui qui a donné aux époques suivantes, tant de descendance). Je vous trouve un peu dur sur ce dernier point, il me semble inutile pour grandir Lovecraft (qui n’en a nul besoin) de diminuer son devancier. Il est tout aussi absurde de reprocher à Poe de n’avoir pas fait du Lovecraft, que de reprocher à Lovecraft de n’avoir pas fait du Poe.

          A part ça, je me délecte de vos considérations sur l’oeuvre de Borges et, de même, de votre « tombeau de Lovecraft » (dans le sens d’un hommage, à l’instar du « tombeau d’edgar Poe » de Mallarmé).

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          • Euphorion
            Euphorion dit :

            Vous avez raison, je suis injuste avec Poe qui mérite certainement un traitement plus adéquat. Mais j’ai lu Lovecraft avant Poe, et mal m’en a pris, car ce fut fatal, tant j’ai senti la gaine rhétorique qui enserre Poe et qui le dessert vis-à-vis de l’efficacité dramatique et de la beauté poétique de la phrase lovecraftienne.
            Je me demande simplement si l’oeuvre de Poe n’est pas surestimée, surtout en France où elle a bénéficié conjointement de l’aura Baudelaire ( à tel point que Pierre Leyris, dans sa traduction des Confessions du Mangeur d’Opium de De Quincey dans l’Imaginaire Gallimard, a choisi de ne pas retraduire (!!) les passages traduits par Baudelaire dans Les Paradis Artificiels). Je ne dis pas que Poe n’est pas intéressant, qu’il n’est pas un grand auteur; mais il me semble presque davantage important par la postérité qu’il a crée (Baudelaire et Mallarmé, mais aussi le récit policier du type Gaboriau et Conan Doyle, et la veine fantastique jusqu’à Lovecraft et Verne, que je sais que vous appréciez) que par son oeuvre en soi, qui possède certes des fleurons admirables et des contes magnifiques, mais qui est inégale dans son exécution. Encore une fois, si on ne lit que Poe traduit par Baudelaire, dans l’ancienne et poussiéreuse édition de la Pléiade qui aujourd’hui n’a plus sens, on ne voit que la belle façade de Poe; mais quand on prend l’édition Bouquins des œuvres de Poe, on tombe sur des choses moins alléchantes et anecdotiques (tout le cycle parodique du Comment écrire un article à la Blackwood, où Poe s’amuse à pasticher des oeuvres aujourd’hui oubliées) où le travail de fiction est vraiment trop gainé par la veine rhétorique. Poe a écrit des contes importants et bien exécutés, bien que l’on pourrait chicaner sur certains points, mais son travail romanesque est problématique. Considérons le roman chez Poe; on croit bien souvent qu’il n’a écrit qu’Arthur Gordon Pym, c’est faux. Poe a tenté d’écrire un second roman en livraison dans un quotidien, le Journal de Julius Rodman, récit d’exploration qui se passe dans les Rocheuses ou quelque chose comme ça. Ce second roman inachevé, interrompu par Poe, est un recopiage et plagiat de certains récits d’exploration – je l’avais parcouru, personnellement poussé par la curiosité de découvrir quelque chose dont on ne parle jamais et rapidement déçu par l’absence d’intérêt provoqué par la chose. Je n’ai jamais vu une lecture qui s’intéresse vraiment au Journal de Julius Rodman. Et Arthur Gordon Pym est une oeuvre importante, aussi par sa postérité chez Verne et Lovecraft et pourquoi pas chez Melville auss; mais ce ne me semble pas être un grand roman – Poe ne maîtrise pas la tension romanesque et la dynamique narrative comme Lovecraft, beaucoup plus efficace. Il y a des passages véritablement romanesques dans Pym, mais j’en ai eu une lecture quand même inégale.

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  5. Restif
    Restif dit :

    J’ajouterais à la liste des influences importantes de Lovecraft, outre Le roi de jaune vêtu de Chambers pour le thème du livre maudit, Hodgson, surtout pour « Le pays de la nuit » et son paysage titanesque avec ses êtres immenses qui veillent et « La maison au bord du monde » et ses visions cosmogoniques, intersidérales . Mais Machen est capital, qu’on songe au Livre vert du peuple blanc, aux langages et peuples innommables inventés.
    Et, oui, Borges est injuste et n’avait certainement pas lu tout Lovecraft. Il est pire qu’injuste : il est snob.

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    • Euphorion
      Euphorion dit :

      Je me laisse pousser par mon goût immodéré pour la contradiction, vous m’excuserez, mais.. non, Borges sur ce coup-là n’est pas snob. En témoigne justement la préface qu’il fait des Chroniques Martiennes, où il replace Bradbury comme un véritable auteur (et les Chroniques Martiennes sont vraiment un très grand livre) et la réelle admiration qu’il porte à H.G. Wells – ayant relu récemment les articles de Borges sur H.G. Wells, j’ai d’ailleurs été surpris de la façon dont il le considérait, je crois bien que c’est le seul qui mette Wells à une position semblable. Et Borges considérait aussi Poe. Je pense que la raison majeure qui rend Borges incompatible avec Lovecraft, c’est la question de l’invention fictionnelle imaginaire. Pour Borges, la fiction en soi a moins de sens que son intention. Chez Lovecraft la fiction va dans le sens de l’image, sert l’image et son éclosion – on pourrait dire avec de terribles raccourcis que la littérature de Lovecraft n’est qu’une mise en récit de ses rêves et de ses cauchemars. La fiction pour Borges est davantage une enluminure de la pensée, une rhétorique. La création imaginaire qu’on devine derrière la lecture de tout conte de Lovecraft est bien différente des nouvelles borgésiennes qui s’imposent d’abord , dans les grands recueils du début comme Fictions et l’Aleph, par leur rhétorique et ce vrai-faux ton gourmé et encyclopédique. Dans les derniers recueils comme le Livre des Sables, où le style se simplifie, c’est un peu différent, justement parce que la diction s’éclaircie et vise à la simplicité – sans doute parce que Borges était devenu complètement aveugle, d’ailleurs, et qu’il dictait au mieux d’écrire, même si cela ne peut pas être la seule raison. Lovecraft représente une narration pure, c’est d’ailleurs pour ça qu’il est si efficace : il ne cherche pas à exprimer des idées mais des images; ou alors les idées exprimées sont primaires et simples : la peur, le frisson, le rêve, l’imagination, etc. Ce n’est pas le cas chez Borges : la fiction est un moyen d’enluminer un problème de l’esprit. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’est qu’un moyen – cette enluminure est justement porteuse de sens en soi aussi.

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  6. Domonkos Szenes
    Domonkos Szenes dit :

    Encore une fois vos remarques me frappent par leur justesse… Et pourtant… Borgès aurait pu trouver, sur le mode mineur peut-être -mais sait-on où Lovecraft, dont les ambitions littéraires étaient certaines, aurait mené son oeuvre s’il n’avait été enfermé dans le ghetto des pulps et s’il n’était mort si précocément – le thème des livres imaginaires, avec le Necronomicon et autres ouvrages légendaires qui tissent un lien à travers ses fictions (et même une étoffe) et de la bibliothèque, avec l’Université de Mistakonic… Le fantastique de Lovecraft doit beaucoup au domaine du rêve, à celui de la pure terreur cosmique (appuyée sur de réelles connaissances en astrophysique), mais il a aussi une dimension littéraire, par ses sources, par ses moyens et par ses intentions. Lovecraft n’a rien à voir avec un simple auteur d’histoires « à ne pas dormir la nuit » premier degré. Donc, je vous approuve, il ne s’agit pas d’un snobisme chez Borges, plutôt d’un malentendu.

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    • Euphorion
      Euphorion dit :

      Là vous apportez effectivement la juste contradiction qu’on peut opposer à cette lecture, surtout l’idée du livre imaginaire qu’est le Necronomicon et qui est effectivement une idée borgésienne à souhait, tout comme Arkham et la géographie imaginaire de Lovecraft. Par contre, ce sont davantage des décors chez Lovecraft, des choses qu’il s’amuse à replacer dans ses propres fictions mais aussi dans les travaux qu’il révise en tant que ghost writer (qu’on trouve dans le tome 2 de l’édition Bouquins, et dont la lecture vaut le détour.) Ce n’est pas le cœur de son travail, alors que chez Borges c’est beaucoup plus investi, et beaucoup plus porteur de sens puisque toute son oeuvre fictionnelle repose sur cet usage de la mystification par la littérature (Tlon Uqbar Orbius Tertius, quelle nouvelle!). Mais on n’amenera pas Borges à relire Lovecraft, malgré nos tentatives..
      Lovecraft enfermé dans le ghetto des pulps, est-ce vraiment un tort fait à son travail littéraire? Qu’on me comprenne : bien sur qu’il mérite mieux qu’une étiquette de littérature de « genre » – comme Philip K Dick, Tolkien, Bradbury, etc. Mais cela n’a pas empêché Lovecraft d’écrire, alors qu’il n’a jamais vu un livre signé Lovecraft en librairie. Je pense au contraire que ce ghetto des pulps (on se croirait dans du Volodine avec votre formulation, c’est génial) a été davantage bénéfique que néfaste pour Lovecraft, et que c’est justement la camaraderie liée – et les correspondances qu’ils échangeaient – avec ces auteurs underground (Clark Ashton Smith, Howard, Loveman, Long, Jacobi) qui l’a nourrie, plus que tout autre cénacle respectable d’une littérature plus officielle où il n’aurait pas eu sa place. Mort précocement, encore, je ne sais pas (décidément je suis contrariant) – l’oeuvre de Lovecraft est imposante par sa taille et son importance, et surtout par sa cohérence travaillée, remarquable d’autant plus que Lovecraft travaillait dans l’ombre et non dans l’espace du livre publié. Elle n’est pas achevée (mais quel oeuvre l’est réellement, sauf celle volontairement close sur elle-même comme celle d’Ernesto Sabato? On parle ici de Borges, mais savez-vous qu’avant de mourir Borges projetait d’écrire un conte qui réécrive la fin du Quichotte, quelle perte que ce conte resté dans les limbes, et qui pourrait dire comment Flaubert aurait finalisé Bouvard et Pécuchet, et ce que Nerval aurait donné s’il n’était pas mort) et Lovecraft aurait pu écrire d’autres choses, d’autres inflexions de son oeuvre, mais elle a néanmoins une stature forte et nous avons une vision cohérente de son travail. C’est ainsi différent pour des œuvres comme celle d’Alain Fournier, mort prématurément, de Rimbaud, mort prématurément en littérature (même s’il survécut par la suite), de Lautréamont; nous ne pouvons avoir une lecture claire non de leurs livres mais de leurs œuvres précisément parce qu’elles sont marquées du sceau de l’inachèvement – la mort prématurée de Lovecraft, à côté, ne tient-elle pas un peu du vieux mythe romantique qu’on lui a collé longtemps?

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      • Domonkos Szenes
        Domonkos Szenes dit :

        Oui. Oui. Oui. C’est un plaisir d’être d’accord et de n’être pas d’accord avec vous. Il est vrai, ma formule « enfermé dans le ghetto des pulls » (heureusement que je n’ai pas dit « l’enfer des pulls ») est réductrice. J’aurais dû ajouter : « pour le meilleur et pour le pire ». Car, effectivement, ce travail forcé et forcené, ces échanges avec les fans (lecteurs, écrivains, lecteurs-écrivains), fut fécond. En passant, il est étonnant de voir combien cet homme qu’on décrit comme solitaire, hautain, presque autiste, enfermé dans son « malheur de l’homme blanc » encerclé de barbares métissés, s’est montré convivial par ses correspondances, ses échanges littéraires, et d’une rare générosité dans ses travaux de réécriture et/ou d’aide à l’écriture.

        L’oeuvre, telle qu’elle nous est parvenue (grâce également à ses féaux et fidèles disciples, encore une preuve que l’homme devait exercer quand même une grande attirance) est imposante et se suffit à elle-même. Mais on peut rêver (c’est autorisé) de ce qu’elle aurait été si Lovecraft avait eu le temps de voir paraître ses nouvelles en livres, ce qu’il en aurait fait, car il ne les aurait certainement pas laissé paraître sans les réviser et les retravailler. Il n’a pas eu, de son vivant, cette « reconnaissance littéraire » à laquelle il aspirait.

        Peut-être y avons-nous perdu, peut-être pas (les exemples ne manquent pas d’auteurs émasculant leur oeuvre en la voulant plus travaillée, plus « sérieuse »).

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