Michel de Montaigne (XVIeme siècle ; souvent cité comme « Montaigne ») est l’auteur d’une oeuvre importante et novatrice, Les Essais, censés n’être rien d’autre que la peinture de lui-même. Il y travaillera pendant vingt ans.

L’avertissement au lecteur annonce le projet de Montaigne. Dès les premiers mots, le style et l’humour de l’auteur emportent :

« C’est icy un Livre de bonne foy, Lecteur. Il t’advertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée : je n’y ay eu nulle considération de ton service, ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein.  (…) Si c’eust été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautez empruntées. Je veux qu’on m’y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice : car c’est moy que je peins. (…) Ainsi, Lecteur, je suis moy-mesme la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu, donq. De Montaigne, ce premier de Mars mil cinq cens quatre vingt. »

(extrait repris de l’édition Pléiade)

Edition(s) de référence :

  • Les Essais, Bibliothèque de La Pléiade, édition établie par Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin, 2008 (2080 pages)

L’édition est basée sur le texte de 1595.

Notable : le texte est en français d’époque, très peu modernisé. La ponctuation est d’époque, ainsi que le vocabulaire et l’orthographe.

La lecture a un charme fou mais reste un peu rude ; il faut prendre son temps et avoir un minimum de volonté, d’autant que le style de Montaigne ne ménage pas toujours le lecteur.

Dernière édition : 2007 ; deux éditions plus anciennes : 1963 et 1934 (annoncées à 1134 pages ?)

environ 80 €

Pour qui souhaite découvrir Montaigne dans un français modernisé, ou lever des problèmes de compréhension qui ne manquent pas de se poser avec l’édition Pléiade, je propose les éditions suivantes :

  • Les Essais, édition Robert Laffont/Mollat, collection Bouquins, nouvelle édition établie par Bernard Combeaud, préface de Michel Onfray, 2019 (1124 pages)

Préface intéressante de Michel Onfray, qui arriverait presque à nous convaincre que Michel de Montaigne était féministe.

Michel Onfray rappelle 13 « découvertes » philosophiques de Montaigne : Montaigne invente la laïcisation de la pensée, la méthode introspective, le sujet moderne, la philosophie expérimentale, le relativisme culturel, l’homme nu, la sobriété heureuse, la religion rationnelle, l’antispécisme, le féminisme, l’amitié postchrétienne, la pédagogie, le corps postchrétien.

Chacun de ces points est vu en une ou deux pages.

Bernard Combeau présente les principes qui ont présidé à l’édition (basée sur le texte de 1595).

Dans le corps du texte : les citations latines de Montaigne sont préalablement traduites en français et sourcées en bas de page.

25 pages de notes additionnelles en fin de volume font le point sur la nature de chaque essai.

  • Les Essais, Quarto Galimard, adaptation en français moderne par André Lanly, 2009 (1351 pages)

Le strict minimum du point de vue éditorial (au-delà du travail de transposition en français moderne) : pas de préface, pas de présentation. On entre directement dans le texte. Une simple table des matières des différents essais en fin de volume.

C’est donc une édition pour le grand public. Gallimard fait donc un grand écart intéressant en proposant l’édition Pléiade et cette édition Quarto.

Pour information, bien que rien ne le précise, cette édition est basée sur l’exemplaire de Bordeaux.

Le papier et la police de caractères sont agréables (ça a son importance…)

  • Alors, Montaigne en français moderne, c’est Bouquins ou Quarto ? Ou faut-il préférer La Pléiade ?

Voir mon intervention du 19 septembre 2020 : vous aurez tous les critères pour vous décider !

Livre(s) ou ressource(s) recommandable(s) :

  • Donald Frame, Montaigne, une vie, une œuvre, Classiques Garnier, 2018

…est la meilleure biographie de Montaigne. C’est d’ailleurs ce qu’indique le bandeau du livre, et on veut bien le croire. 17 chapitres étudient chacun un thème particulier, dans l’ordre chronologique. Toute assertion est sourcée. Il y a une bibliographie, un index utile et une table des illustrations (qui sont très bonnes).

…Mais la question est alors : Faut-il vraiment lire la biographie d’un auteur qui a passé vingt années de sa vie à décrire la moindre de ses pensées, et jusqu’à la manière dont il défèque ?

Si les Essais ne sont pas une biographie en tant que telle (la succession éclairée d’événements chronologiques), la « vraie » biographie de Donald Frame n’apporte pas beaucoup plus : beaucoup de lecture pour un profit limité.

Soit il s’agit d’éléments fort connus (le réveil en douceur au son des musiciens, les premières années en latin…) ; soit il s’agit d’éléments anecdotiques (les frères et sœurs…) ; soit il s’agit de la recension de ce qui est écrit dans les Essais. Sur ce dernier point, très bien fait par ailleurs, d’autres supports me paraissent plus adaptés (Cf. le Dictionnaire Montaigne, ci-dessous), soit j’aurais préféré un plus grand recul par rapport à ce que nous en dit Montaigne (dans quelle mesure peut-on lui faire confiance ?)

Sur le plan de l’événementiel (les actes de Montaigne), j’ai trouvé que la contextualisation aurait pu être meilleure (l’état de la France, les guerres de religion…) Par ailleurs, avant la lecture, je me posais un certain nombre de questions qui n’ont pas trouvé leur réponse.

Certaines de ces interrogations avaient sans doute une légitimité limitée (la relation de Montaigne avec La Boétie était-elle de nature homosexuelle ? Donald Frame évacue le sujet dans une courte note de fin de chapitre ; mais l’on peut comprendre qu’il considère que ce n’est pas un sujet).

D’autres étaient plus fondées : Qu’est-ce qui justifie l’importance du rôle d’intermédiaire de Montaigne, par ailleurs gentilhomme campagnard assez éloigné de la Cour de Paris ? Ou inversement, quelles sont ses relations avec ladite Cour ? Quels sont les livres de sa bibliothèque ? Quelles sont les citations inscrites sur les poutres de sa bibliothèque ? etc.

Enfin, un dernier reproche : la traduction est émaillée de nombreuses coquilles. Fautes (« prétantion »), mots manquants (« l’art [par] lequel »), phrases incomplètes, fautes de frappes (« sin éloquence »), mot pour un autre (« autre/auteur »)… Cette biographie aurait certainement mérité une relecture plus rigoureuse. J’ai souri, page 222, en lisant la citation de Montaigne, « A la vérité ceci est semé tout par tout de tant de fautes qu’on i desaprent plus qu’on i aprent »

Soyons honnête : On peut être indulgent pour une première édition d’un livre de 500 pages et ces fautes ne gênent pas la compréhension. Seul le traducteur du chapitre 5 mériterait une fessée. Les exemples ci-dessus en sont tirés. Le traducteur n’a pas  l’air de savoir que « foi religieuse » s’écrit « F-O-I », ce qui nous vaut des phrases comme :

« Il a bien médité son opposition au protestantisme. Subordonnant imprudemment les œuvres à la fois, rejetant l’autorité de l’Eglise comme unique interprète de l’Ecriture (…) »

ou comme : « Il est reconnaissant d’avoir été libéré de l’anxiété parce que les lois lui ont donné un maître, et Dieu une fois fondée sur « l’éternelle base de la Saincte Parolle » »

La biographie est meilleure que ma recension le laisse penser. Il n’y a peut-être simplement pas suffisamment de matière pour lever les interrogations biographiques, au-delà de ce qui est inclus dans les Essais eux-mêmes.

  • Le dictionnaire Montaigne, sous la direction de Philippe Desan, Classiques Garnier, 2018 (2014 pages, 49 €)

…Est par contre une formidable ressource pour qui veut connaître Montaigne. Je cite la 4ème de couverture :

« Ce dictionnaire est un accès direct aux aspects essentiels de Montaigne et de son oeuvre. Par le biais de 749 entrées entrées et de nombreux renvois intertextuels, plus de 120 spécialistes mondiaux opèrent des incursions dans la biographie de Montaigne, l’histoire éditoriale et la réception des Essais, et en livrent les concepts-clés. Bien plus qu’une somme des études montaignistes, ce dictionnaire conjugue lectures particulières et recherches érudites. De quoi établir le fondement nécessaire pour toute interprétation de Montaigne. »

La lecture des articles de ce dictionnaire est passionnante.

  • Stefan Sweig (excusez du peu) a écrit vers la fin de sa vie une petite biographie de Montaigne, idéale pour qui veut comprendre rapidement l’homme et son oeuvre.

Le livre est un format court: Tout ne peut être dit. L’amitié de Montaigne avec Etienne de la Boëtie est simplement citée, par exemple. Mais les éléments biographiques principaux sont présents et ce qui fait « l’essence » de Montaigne, son actualité toujours présente, est parfaitement restitué.

(photo : édition de la Librairie Générale Française (LGF), collection Le livre de poche, 138 pages, avril 2019 ; introduction de 29 pages par Olivier Philipponnat. 6,70 €, pourquoi se priver ?)

A vous de jouer maintenant !

Pour mémoire, l’édition citée est suivie de la mention [par défaut] qui apparaît s’il n’y a pas encore eu de discussion sur le sujet.

En commentaires, libre à vous de :

  • discuter des mérites et défauts des différentes éditions
  • de la place de l’auteur ou de l’oeuvre dans la culture de son temps
  • de l’importance de l’auteur ou de l’oeuvre pour un lecteur contemporain
  • de ce qu’il représente pour vous
  • des livres ou autres sources très recommandables pour comprendre l’auteur / l’oeuvre / son influence
3 réponses
  1. DraaK fut là
    DraaK fut là dit :

    En lisant « Shakespeare ou la lumière des ombres », d’Eugène Green (par ailleurs tout à fait recommandable), j’apprends que Montaigne se prononce « Montagne » (comme Philippe de Champaigne se prononce « de Champagne »). Eugène Green, cite plusieurs fois le nom de « Montagne » dans son essai (ainsi l’écrit-il). A la première occurrence, je me suis contenté de corriger au stylo en ajoutant un « i ». Mais à la seconde, j’ai compris qu’il y avait là-dessous un mystère que j’ignorais.
    Voir la discussion intéressante sur la page :
    http://www.languefrancaise.net/forum/viewtopic.php?id=11541
    …où l’on parle aussi de la prononciation d’Etienne de la Boëtie.

    Répondre
  2. DraaK fut là
    DraaK fut là dit :

    Afin de clarifier les différences entre les éditions, je prends pour exemple, et complètement au hasard, le début du chapitre III de la première partie.

    Ci-après les propositions des trois éditions :
    – La Pléiade – Jean Balsamo
    – Bouquins – Bernard Combeaud
    – Quarto – André Lanly

    Je découpe artificiellement ce début de chapitre en trois passages, ce qui permet de faciliter les comparaisons. Je commente ensuite. Les passages se suivent normalement, sans constituer de paragraphes distincts. Dans les éditions Quarto et Gallimard, celles qui sont modernisées, le troisième passage commence un nouveau paragraphe.

    *******************************************************************************************
    PREMIER PASSAGE

    Edition La Pléiade – Gallimard

    Nos affections s’emportent au delà de nous.

    CHAPITRE III

    Ceux qui accusent les hommes d’aller toujours beant après (*) les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là : comme n’ayants aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n’avons sur ce qui s’est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs : s’ils osent appeler erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant comme assez d’autres, cette imagination fausse, plus jalouse de nostre action, que de nostre science (**).
    (*) en note : obnubilés par
    (**) en note : [nature] plus soucieuse de nous pousser à l’action qu’à l’acquisition de savoir.

    Collection Bouquins – Robert Laffont

    Nos affections s’emportent au-delà de nous.

    [Chapitre III]

    Ceux qui accusent les hommes d’aller toujours béant après les choses futures et nous apprennent à nous saisir des biens présents et nous rasseoir en eux parce qu’ils considèrent que nous n’avons aucune prise sur ce qui est à venir, et même bien moins que nous n’en avons sur ce qui est passé, touchent à la plus commune des erreurs humaines, si l’on ose appeler erreur une chose à quoi Nature même nous achemine pour que nous servions à la continuation [de] son ouvrage en nous imprimant, comme bien d’autres, cette idée fausse, plus jalouse de notre action que de notre science.

    Collection Quarto – Gallimard

    Chapitre III

    NOS DESIRS [ET NOS SENTIMENTS] S’ETENDENT AU-DELA DE NOUS.

    Ceux qui blâment les hommes d’être toujours à désirer les choses futures et nous apprennent à nous saisir des biens présents et à nous arrêter à leur possession, en considérant que nous n’avons aucune prise sur ce qui est à venir (et même bien moins que nous n’en avons sur ce qui est passé), mettent le doigt sur la plus commune des erreurs humaines, s’ils osent appeler erreur une chose à laquelle la nature elle-même nous achemine pour le service de la continuation de son œuvre en nous inspirant, plus soucieuse de notre action que de notre science, cette pensée trompeuse et beaucoup d’autres aussi.

    *******************************************************************************************
    DEUXIEME PASSAGE

    Edition La Pléiade – Gallimard

    Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes tousjours au delà. La crainte, le desir, l’esperance, nous eslancent vers l’advenir : et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera , voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futurus anxius (*).
    (*) en note : « Bien misérable est l’esprit obsédé du futur ».

    Collection Bouquins – Robert Laffont

    Nous ne sommes jamais chez nous ; nous sommes toujours au-delà : la crainte, le désir, l’espérance nous élancent vers l’avenir et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Bien misérable est l’esprit affligé du futur calamitosus est futuri anxius. (*)
    (*) en note : Virgile, Enéide III, 306-310

    Collection Quarto – Gallimard

    Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà. La crainte, le désir, l’espérance nous lancent vers l’avenir et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est pour nous amuser avec ce qui sera, même quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futuri anxius( (*) [Un esprit soucieux de l’avenir est malheureux.]
    (*) en note : Sénèque, Lettres à Lucillus, XCVIII.

    *******************************************************************************************
    TROISIEME PASSAGE

    Edition La Pléiade – Gallimard

    Ce grand precepte est souvent allegué en Platon, Fay ton faict, et te cognoy. Chascun de ces deux membres enveloppe generallement tout nostre devoir : et semblablement enveloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c’est cognoistre ce qu’il est, et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l’estranger faict pour le sien : s’ayme, et se cultive avant toute autre chose : refuse les occupations superflues, et les pensées, et propositions inutiles. Comme la folie quand on luy octroyera ce qu’elle desire, ne sera pas contente : aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait jamais de soy. Epicurus dispense son sage de la prevoyance et du soucy de l’advenir.

    Collection Bouquins – Robert Laffont

    Ce grand précepte est souvent allégué dans Platon : « Fais ton fait, et connais-toi. » Chacun de ces deux membres enveloppe globalement tout notre devoir, et semblablement enveloppe son compagnon. Qui aurait à faire son fait verrait que sa première leçon, c’est de connaître ce qu’il est et ce qui lui est propre. Et qui se connaît ne prend plus l’étranger pour le sien : il s’aime et se cultive avant toute autre chose, refuse les occupations superflues comme les pensées et les propositions inutiles. Tout comme la folie, quand bien même on lui octroiera ce qu’elle désire, ne sera jamais contente, de même la sagesse se contente de ce qui est présent et ne se déplaît jamais de soi (*). Epicure dispense son sage de la prévoyance et du souci de l’avenir.
    (*) en note : Sénèque, Lettres à Lucilius, XCVIII

    Collection Quarto – Gallimard

    Chez Platon est souvent cité ce grand précepte : « Fais ce qui te concerne et connais-toi (*). » Chacune de ces deux parties englobe l’ensemble de notre devoir et semblablement englobe sa compagne. Qui aurait à faire ce qui le concerne verrait que sa première leçon c’est de connaître ce qu’il est et ce qui lui est propre. Et qui se connaît ne prend plus pour sien ce qui concerne autrui : il s’aime plus que toute autre chose et se donne tous ses soins ; il refuse les occupations superflues et les pensées et jugements inutiles. « Ut stultiia et si adepta est quod concupivit nunquam se tamen satis consecutam putat : sic sapientia semper eo contenta est quod adest, neque eam unquam sui paenitet (**) » (« Comme la folie, quand on lui octroiera ce qu’elle désire, ne sera pas contente, aussi est la sagesse contente de ce qui est présent, ne se desplait jamais de soy. ») Epicure dispense son sage de la prévoyance et de l’inquiétude de l’avenir. (***)
    (*) en note : Précepte extrait du Timée (trad. Ficin).
    (**) en note : Cicéron, Tusculanes, V, 18. La traduction qui suit est donnée par l’édition des Essais qui date de 1595.
    (***) Ibid.

    Commentaires :

    La Pléiade est donc l’édition « radicale ». A peu de chose près : vocabulaire d’époque, ponctuation d’époque, accentuation d’époque, mise en page d’époque. Le résultat a beaucoup de charme, mais demande de l’attention, ce qui est peut-être difficile à soutenir sur près de 1200 pages (hors notes). Surtout, la ponctuation assez erratique pour nos yeux de modernes ne permet pas de repérer facilement la logique de la pensée (comme le fait la ponctuation contemporaine).

    L’édition Bouquins : modernise essentiellement l’accentuation et la ponctuation. Pour le reste, la transposition est fidèle à l’original sans être particulièrement explicative.
    Sur le premier passage : sont explicatifs « parce qu’ils considèrent », « pour que nous servions » (au lieu de « pour le service de ») et la substitution de « imagination fausse » par « idée fausse ». Pas de chance, sans doute, je suis tombé sur une coquille : Le [de] entre crochets est manquant dans l’édition.
    Sur le second passage, on voit tout à fait l’esprit de fidélité de la transposition. Le vocabulaire est le même et les expressions restent telles quelles. C’est assez visible dans l’expression « pour nous amuser à ce qui sera » qui aurait pu être modifiée en « pour nous amuser de ce qui sera » (mais non).
    La citation latine est précédée de sa traduction. Le tout en police de caractères plus petite.
    La note attribue cette citation à Virgile, alors que les autres éditions l’attribuent plus justement à Sénèque ! Je vérifie dans mes Belles Lettres, Virgile, l’Eneide, III, 306-310 : « Dès qu’elle me vite approcher et que, tout égarée, elle eut reconnu autour d’elle les armes de Troie, épouvantée d’un si grand prodige, à cette vue elle se figea, la chaleur de la vie abandonna ses os, elle défaille, enfin à grand peine, après un long moment, elle parle : « Me viens-tu sous un visage vrai, en messager vrai, fils d’un déesse ? »
    Rien à voir, donc. Une coquille et une fausse référence dans un tout petit passage sélectionné au hasard…
    Dans le troisième passage : Mêmes constatations. Le vocabulaire et les expressions sont inchangées.
    La note renvoie à Sénèque alors que Sénèque concernait la citation latine du second passage. L’expression citée est de Cicéron.

    L’édition Bouquins présente donc une coquille et deux fausses références. J’ose croire qu’il s’agit d’une mauvaise pioche dans mon choix d’extrait et que le reste n’est pas de cet acabit.


    L’édition Quarto : On voit immédiatement, et en particulier sur le premier passage, que la traduction est plus explicative. Au-delà de la modernisation proposée chez Bouquins, on sent que l’édition Quarto a voulu présenter un texte accessible, quitte à certainement perdre du charme de l’original.
    Sur le second passage, on perd le « toujours », et le « élancent » n’est pas très heureusement remplacé par « lancent ».
    L’expression « pour nous amuser à ce qui sera » que j’avais notée ci-dessus a été remplacée par « pour nous amuser avec ce qui sera ».
    Le troisième passage propose une citation latine absente ailleurs, dont il faut supposer qu’elle était dans l’exemplaire de Bordeaux mais a été retirée ensuite dans l’édition de 1595. Cette citation latine de Cicéron est étrangement traduite… En français d’époque, et non en français modernisé.

    Vous avez maintenant quelques critères pour choisir votre édition.

    Je vous fais part de mon choix : Après avoir penché dans un premier temps pour l’édition Bouquins, qui conserve mieux le charme du texte de Montaigne tout en le modernisant très subtilement, ma réflexion est la suivante : Ai-je plus de mal à comprendre « Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c’est cognoistre ce qu’il est (…) » que « Qui aurait à faire son fait verrait que sa première leçon, c’est de connaître ce qu’il est (…) » ? Pas vraiment. Après un tout petit temps d’adaptation, l’ancien français ne pose plus de difficulté de lecture en tant que telle (et cette graphie a beaucoup de charme ; on sent plus l’homme de la Renaissance qui nous parle). Et si certains passages en Pléiade posent des difficultés de compréhension du sens (exemple : que veut dire « se rassoir en ceux-là » ?), ce n’est pas l’édition Bouquins, trop fidèle au texte, qui m’apportera la réponse, mais l’édition Quarto (« se rassoir en ceux-là » signifie « nous arrêter à leur possession »).
    Je choisis donc de prendre mon courage à deux mains et de profiter du charme de l’ancien français en édition Pléiade. En cas de difficulté sur le sens, je sais que je peux préférentiellement me reporter au Quarto d’André Lanly qui est le plus susceptible de m’apporter un éclairage.

    Répondre
  3. Bruno le grec
    Bruno le grec dit :

    Vous avez aussi chez PUF (Quadrige) l’édition complète des essais qui reprend l’édition Villey-Saulnier qui n’est pas mal du tout (avec les annotations et le sens des mots et expressions difficiles. Avec une préface de Marcel Conche donc assez philosophique).
    Mais en effet l’édition de la Pléiade est correcte même si parfois il manque de notes sur des expressions anciennes pas évidentes (que l’on peut trouver chez Quadrige).

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